L'Odyssée tragique du MC Ruby par Bruno Menetrier

Un album qui reprend le reportage du journaliste Philippe Broussard, couronnée du Prix Albert Londres en 1993. L'enquête sur un groupe de migrants africains jetés par-dessus bord au large du Portugal par l'équipage d'un porte-conteneurs ...


Les événements retracés ici datent de 1992 à une époque où "les migrants" ne se noyaient pas encore par centaines dans notre Méditerranée (plus de 2.000 en 2025). En ce temps-là, la crise migratoire ne s'appelait pas encore ainsi et c'est tout l'intérêt de convoquer à nouveau cette tragédie maritime pour en rappeler les tout débuts. D'autant que l'album retrace également un travail journalistique exemplaire, l'enquête menée à l'époque par Philippe Broussard, alors jeune journaliste au Monde. Un travail qui lui valut le Prix Albert Londres en 1993.

C'est Jean-David Morvan, celui de Sillage mais habitué également des enquêtes historiques, qui s'est chargé d'adapter le reportage en scénario et Jean-Denis Pendanx qui s'est mis à la planche à dessin. Pendanx on l'a croisé il y a peu sur un autre album qui évoquait aussi l'Afrique : Les poissons, eux, ne pleurent pas.

À noter : cet album parait chez Dupuis sous le label Air Libre dans la collection Prix Albert Londres, une thématique qui regroupent différents grands reportages retranscrits en romans graphiques.


1992, le porte-conteneurs MC Ruby accoste au Havre. Il vient de Takoradi au Ghana, l'équipage est ukrainien.

« Propriété d'une société installée à Gibraltar, filiale du groupe monégasque Vlasov, exploité par une agence chypriote, ce navire de 150 mètres battant pavillon des Bahamas, était alors affrété par la Camship qui l'utilisait régulièrement sur la ligne Afrique de l'Ouest/Europe. »


Lors de l'escale dans le port du Havre, un passager clandestin s'échappe et se livre spontanément à la police : Kingsley Ofusu est ghanéen et c'est le seul survivant d'un groupe de neuf migrants. Les autres africains ont été jetés par-dessus bord par l'équipage ukrainien au large du Portugal. Les autorités françaises prendront l'affaire en mains et organiseront le procès des deux commandants et d'une partie de l'équipage.

Les compagnons de Kingsley, candidats à l'Eldorado européen reposent au fond de l'océan.

« - Si ça se trouve on se goure totalement. L'Europe, ce n'est peut-être pas le paradis ...

- Allons, toutes les voitures sont rutilantes, toutes les femmes sont belles, et les hommes bien habillés avec des costumes cintrés et des montres en or ! Mais OK, OK, admettons que ce soit un peu décevant, ce sera toujours mille fois mieux qu'ici ! »


On retrouve ici ce qui nous avait plu dans Les poissons, eux, ne pleurent pas : Pendanx possède un joli coup de pinceau, on dirait parfois des aquarelles et le dessinateur accorde beaucoup d'importance aux portraits de ses personnages, à l'expression de leurs visages. Broussard a mené une longue enquête, rencontré les familles et les proches des acteurs du drame, aussi bien à Takoradi au Ghana qu'à Odessa en Ukraine, et tout cela est particulièrement bien rendu.

En prime, il nous offre quelques grandes planches : le décor s'y prête puisque nous sommes à bord d'un bateau qui fait escale de port en port.


♥ J'aime beaucoup parce que :

⋯ parce que c'est une histoire vraie, un peu oubliée aujourd'hui et pourtant toujours d'actualité sous une forme ou une autre, une tragédie maritime et humaine. Quand les marins découvrent les clandestins à bord, ils craignent surtout les tracasseries, les amendes et les pénalités ... Des tragédies de ce type, il y en a tous les jours, les dizaines de clandestins jetés chaque année par-dessus de bord ne sont jamais comptabilisés ... Mais cette année-là, le MC Ruby n'a pas échappé à la justice.

« - Il ne faut pas que nous ayons des clandestins à bord !

- N'en dites pas plus ... je m'occupe de tout. »

⋯ parce que l'album tente d'expliquer ce qui s'est passé bien sûr mais se concentre surtout sur l'enquête du journaliste : ses échanges avec Kingsley, le rescapé du drame, ses voyages au Ghana, en Ukraine et ses rencontres avec les familles et les proches, des deux camps, celui de ceux qu'on considère comme les "gentils", tout comme celui des "méchants" ...

⋯ parce que l'usage au journal Le Monde veut qu'un journaliste ayant traité une affaire ne couvre pas le procès, mais pour ne pas nous laisser sur notre faim, l'album est agrémenté d'un dossier sur le procès et l'après : beaucoup plus tard, pour préparer la BD, Philippe Broussard va rencontrer les juges et les avocats et son dossier va nous instruire de ce procès, de la suite, de ce que sont devenus les uns et les autres, ...

BMR
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il y a 2 jours

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