Le moins que l’on puisse dire c’est que j’ai mis le temps.
Le temps de la lire tout d’abord cette bande-dessinée, puis le temps d’en parler.
Au total il aura fallu presque un an jour pour jour entre le moment où on me l’a si gentiment offerte et le moment où je vous tape ces mots. Pourquoi tant de temps ?
…Et surtout pourquoi commencer mon billet en vous précisant ceci ?
Eh bien s’il me semble au bout du compte judicieux de vous introduire ainsi cette Bibliomule de Cordoue c’est parce que, me concernant, il m’a fallu du temps pour l’appréhender, mais aussi du temps pour l’apprécier.
Il fallait dire qu’en tant qu’objet, cette bande-dessinée m’a tout de suite étonné.
Etonné d’abord par le raffinement de l’ouvrage et notamment de ces tranches bleues contrastant avec ses quelques dorures qui lui donneraient presque un caractère précieux, du moins singulier…
…Mais étonné ensuite par ce qui j’y ai trouvé en commençant à en feuilleter les premières pages. Certes la composition des pages et leur mise en couleur semblait savamment réfléchies et élégantes mais il se dégageait de tout cela un côté simple voire presque figé. Un contraste déstabilisant qui m’a fait me promettre de n’y aller qu’une fois je serais pleinement disposé à m’ouvrir à ce genre d’état d’esprit…
Ce fut le premier temps de gestation. Sept mois en tout et une lecture en été…
Il s’avéra que le temps de la lecture fut lui aussi source d’étonnement.
Etonnement face à une drôle d’ambition ; celle consistant à traiter un sujet peu commun dans le monde de la B.D. franco-belge – les débuts du Califat de Cordoue – et cela sous un angle qui pourra paraître plus audacieux encore, celui des livres amassés dans sa grande bibliothèque par Abd Al-Rahman III…
…Un étonnement doublé d’ailleurs par ce style visuel parfois très fourni et savamment mis en page et en couleur mais compensé régulièrement par le trait fort adopté et la multitude de vignettes parfois assez dépouillées.
Le fond lui-même interpelle et semble naviguer entre deux eaux : les enjeux sont simplifiés, chaque particularisme lié à cette époque et à cette culture est sans cesse appuyé et expliqué par l’écriture, on serait même tenté d’y voir une forme de lecture bien irénique de ce fut al-Andalus. Autant d’éléments qui, chez moi, ont brassé dans un premier temps le chaud et le froid, me faisant considérer que cette bande-dessinée n’avait peut-être pas – malgré ses qualités certaines – tous les moyens de ses ambitions…
…Ambitions d’autant plus démesurées que l’ouvrage compte tout de même 264 pages. Autant dire qu’à un moment donné je me suis quand-même dit : « il va bien falloir se les enquiller ».
Seulement voilà, à force d’enchainer les petites sessions de lecture, je dois bien avouer que cette Bibliomule est bien parvenue à me séduire. En fait il lui a juste fallu le temps nécessaire pour qu’elle puisse poser toutes ses couches successivement ; une à une…
…Parce que l’air de rien, en 264 pages, ce bourriquet bien chargé finit par nous offrir un voyage bien plus subtil qui n’y parait.
Subtilité d’abord dans le sujet qu’il traite. Plus qu’Abd Al-Rahman III, sa succession et le monde andalou, c’est surtout la culture du livre et de la lecture qui est surtout mise en avant. Chaque étape du périple est l’occasion de questionner le support, les outils, les contenus et même les acteurs ayant participé à la préservation, à la transmission et à la complétion de ces œuvres…
Je trouve par exemple particulièrement habile cette manière de questionner le rapport de Tarid à ces ouvrages, notamment quand celui-ci décide de les agrémenter de dessin. Les dégrade-t-il en procédant ainsi ? Les enrichit-il ? Trahit-il l’auteur de l’ouvrage ? En questionne-t-il la paternité ?
Et même si je trouve qu’il faut savoir attendre pour que cette subtilité se dévoile, elle n’en reste pas moins présente et bienvenue.
Mais cette subtilité, elle se retrouve aussi dans la manière de nous dépeindre ce monde, cette époque et cette culture. L’air de rien, au fur et à mesure des pages, la vision angélique donnée de tous ces éléments est suffisamment modulée pour ne plus faire soupirer sans tout en sachant préserver l’essentiel : l’émerveillement.
Idem, difficile de ne pas tomber sous le charme de ces moments où l’ouvrage varie entre les styles de narration visuelle, parfois en imposant une riche icone sur laquelle il convient de s’attarder et d’autres fois au contraire en jouant de l’épure ; parfois en enchainant les cases pour décomposer les gestes à l’excès et d’autres fois en juxtaposant les bandes d’un même paysage pour en dévoiler les nuances selon les lumières.
D’ailleurs, cet étrange rapport que cette Bibliomule instaure via son usage sans cesse contrasté de son sens de l’image, de l’espace et du style, il participe clairement à instaurer chez le lecteur un rapport particulier avec l’ouvrage ; un rapport dont il est justement question au sein de cette ode à la culture du livre.
Car oui, difficile de ne pas voir dans ce style visuel, dépouillé et compartimenté, une invitation à lire cette Bibliomule comme Tarid lirait ses rouleaux et autres codex, c’est-à-dire comme des ouvrages au sein desquels ont été figés des souvenirs et des savoirs ; comme des enluminures immortalisant les lieux, les acteurs et les instants.
Et quand bien même j’ai beau trouver dans cette manière de faire les inconvénients d’une réelle inertie que néanmoins je me dois bien de lui reconnaitre en retour ce mérite de m’avoir conquis sur la question du rapport à l’objet.
Incontestablement, c’est là la grande force de, cette Bibliomule de Cordoue ; force qu’elle a su aussi puiser dans son nombre de pages afin d’y trouver notamment la consistance de grimoire qu’on se doit de lire en plusieurs fois, rendant ainsi la présence de ce tissu doré intégré à l’ouvrage absolument indispensable.
En cela, cette bande-dessinée a su l’air de rien se constituer à mes yeux comme un objet assez unique en son genre. De par la combinaison de son sujet, de son style visuel et de sa narration, le duo Lupano et Chemineau est parvenu à poser le rapport physique à l’ouvrage comme une composante indissociable de l’expérience de lecture ce qui est, au regard des temps qui courent actuellement,loin d’être anodin je trouve.
Mieux que ça, c’est même salutaire.
A une époque où tout se dématérialise, la BD reste l’un des rares secteurs où la consistance physique de l’ouvrage garde son sens. Elle est un objet qu’on caresse, qu’on respecte, qu’on parcourt. L’expérience qu’elle procure ne tient pas seulement qu’en une histoire mise en dessin. Le papier parle aussi. Son grain. Son reflet…
…Et au fond il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un tel projet d’auteurs s’inscrive dans une narration où il est aussi question de dévorer les livres (littéralement) voire parfois de les brûler.
Alors oui, puisqu’on nous y invite si généreusement, sachons saisir, palper et parcourir les pages de cette Bibliomule.
Dévorons-là et consumons-nous.
Car ce qu’elle perd en lourdeur,
Elle nous le rend en caresses.