Quelques éclairs fugaces de lucidité ont parfois conduit l'humanité à chérir le savoir. Brièvement. Sans pour autant faire advenir le Paradis sur Terre dans la foulée, étant donné que, comme à Al-Andalus, les inégalités et les injustices n'étaient jamais éradiquées parce que dans le même temps on vénérait philosophes et mathématiciens. On a vu ça aussi avec notre Siècle des Lumières. Mais quelle bonne idée de prendre l'année 976 comme cadre d'une longue et jubilatoire fable sur l'obscurantisme et la soif de préservation des connaissances accumulées par notre espèce avec le temps ! Parce qu'à ce moment-là, le pouvoir échoit à un enfant de 11 ans proprement séquestré par un vizir aux dents longues, qui gravera son nom dans le marbre de l'histoire : Al-Mansur. Ce ne sont pas tant les rebondissements politiques qui intéressent le scénariste, mais plutôt les autodafés qui s'en sont suivis. Il n'y a pas mort d'homme, certes, mais nous sommes un certain nombre quand même à y voir une abdication complète de l'humanité. Dans ce contexte tragique surgit un quatuor dynamique formé par un eunuque bibliothécaire, une esclave lettrée, un voleur repenti et une mule caractérielle. Il n'en faut pas plus aux auteurs pour nous emmener dans un voyage risqué et drôle, parfois, à travers les contrées arides du Sud de la péninsule ibérique, dans l'espoir de sauver du massacre des dizaines de précieux ouvrages, dont on prend la survie à cœur au même titre que celle des personnages. L'érudition n'est jamais pesante et les motivations des uns et des autres s'entrecroisent de manière assez habile pour nous emporter dans une fuite en avant festive, illustrée à la manière d'un conte oriental richement coloré. Le livre en lui-même est une merveille, à tranche bleutée, un très bel objet, ça ne gâche rien. Et puis, il y a les échos avec l'époque actuelle, suggérés ou développés, qui font un peu froid dans le dos et poussent à se demander quand donc l'intelligence prendra définitivement le pas sur la violence. Quand il y aura plus de films sur les savants que sur les soldats, je présume, et on n'en prend pas tellement tellement le chemin... Mais c'est l'une des forces de cet ouvrage que de poser le problème de manière lumineuse, en plaçant les choses dans leur contexte, et en illustrant son propos sans l'asséner doctement. Le savoir y est montré comme une source de vie, de joie et de partage, ce qu'il est, sans pour autant condamner ceux qui n'ont pas eu la chance d'avoir accès à cette forme noble de jubilation. J'ai pensé souvent aux Indes Fourbes, ainsi qu'aux courageux anonymes qui ont sauvé les bibliothèques des bombardements ces dernières années aux 4 coins du globe. Bref, un super cadeau de Noël, dévoré bien au chaud en regardant les toits blanchis par le froid.