Pour avoir relu quelques comics entre-temps, je trouve que ce que l’on perd en naturel dans les dialogues de cette série, on le gagne largement en noblesse. Il faut avouer que chaque échange est une nouvelle occasion pour Van Hamme de nous prouver son accent de poète, de faire montre de son talent de ciseleur. Ses mots frappent comme le burin sur la pierre : forts et précis, épousant la matière même de son héritage de conteur.
Chaque nouvel opus nous offre ainsi le plaisir de savourer les chants de ce barde qui, d’évidence, possède le pouvoir de s’y téléporter en un claquement de paupière.
Les retrouvailles entre Thorgal et Aaricia n’ont jamais semblé aussi proches en ce début de volume. Si bien que Van Hamme joue avec des effets de symétries : chacun part de son côté prendre la mer. Les pages se répondent, le début et la fin d’une même planche venant parfois étreindre l’histoire de l’autre. Comme si nos deux amants étaient liés, plus encore que par le destin, mais par les feuilles mêmes que nous tenons entre les mains.
Puis vient l’ironie de cette huitième page où les deux tourtereaux se croisent sur la mer sans même se reconnaître, avant de dériver vers deux destinations opposées. Aaricia se rend chez un pirate pour lui demander son aide : lui livrer Shaïgan contre l’emplacement de son or. Hélas, le plan tourne court et Aaricia et Jolan ont tôt fait de s’enfuir. De son côté, après avoir enfin accosté sur l’île, Thorgal tombe dans un piège et se retrouve enfermé par Darek, avant de recroiser, séparé de 4 années, le regard de sa fille Louve.
Lorsque Aaricia revient finalement, elle refuse de le libérer. Nous nous étonnons. Mais avant toute chose, elle doit lui conter son histoire : la souffrance qu’elle a endurée après son abandon, sa mise en esclavage et ces années durant lesquelles l’homme qu’elle aimait ne pouvait même pas la reconnaître. Nous compatissons avec elle. Thorgal, de retour chez lui, doit désormais faire face aux ressentiments de sa femme.
Van Hamme a eu la bonne idée de ne pas offrir un pardon trop prompt à son héros. Il lui fait payer sa lâcheté, mais aussi le tribut du chagrin qu’il a infligé à son épouse. Le retour de bâton est salé. De fait, une jolie part de mélancolie s’écoule des pages.
Loin des batailles, l’auteur insuffle une aura de tendresse qui, par contraste, devient particulièrement touchante. J’aime autant Thorgal sans action, lorsque les deux artistes concentrent leur art sur ces moments d’accalmie. La page respire davantage. Il me semble même qu’ils y mettent plus de passion, plus de romantisme, que ce soit dans l’intelligence du cadrage, le dessin ou l’impact du découpage et de ses silences.
C’est donc avec un chouïa de regret que réapparaît, sur les rivages de l’île, le pavillon d’une nouvelle galère : celle de l’Écorché, le pirate auprès duquel Aaricia était allée plaider sa cause. De quoi faire voler en éclats cette parenthèse sensible et remettre le feu aux poudres.
Toutefois, ce renoncement ne se fait pas sans panache. La traque qui prend place sur l’île possède des relents de Rambo. Les hommes de l’Écorché tombent un à un comme des proies sous la fureur d’un Thorgal enivré par le fiel. Et la pluie ajoute à cette vengeance une atmosphère d’inéluctabilité : 4 années d’exil ont passé, et il est désormais prêt à tout pour protéger les siens.
Or donc, tout est bien qui finit bien. Clap de fin pour le cycle de La Forteresse invisible. Notre famille s’est agrandie de deux nouvelles recrues, et l’aventure se conjuguera désormais à six. Le clan Thorgal est enfin réuni. Enfin… nous verrons.
Je suis revenu pour ne plus te quitter, mon aimée. - Plus jamais ? - Plus jamais. Tu es la seule femme que j’aie jamais aimée, Aaricia. Et tu resteras la seule que j’aimerai jamais. Ni les dieux ni les hommes ne parviendront plus à nous séparer. - Pourrons-nous oublier ? - Je l’espère de tout mon cœur. Pourras-tu pardonner ? - Je le souhaite de toute mon âme. - La tendresse, la confiance, l’amour et la chaleur de nos enfants seront nos meilleures armes. - Alors apprenons à les préserver et nous ne craindrons plus personne.