C’est l’an de grâce 1492 et, pendant qu’un certain Colomb découvre une nouvelle terre à piller pour les royaumes européens, un poil plus au nord, un bossu anglais du nom de Richard débarque au Groenland, sans qu’on sache trop pourquoi mais vu les paroles du bonhomme on se doute qu’il ne vient pas pour faire du tourisme. Accompagné d’un évêque, il arrive dans une communauté en déliquescence de descendants de Vikings moitié affamés moitié éclopés qui luttent contre la famine et les Skraelings, des êtres sauvages apparemment meilleurs que les locaux au jeu de la survie sur ces terres gelées. Qu’ont elles à offrir au chevalier bossu -oui, Richard a une bosse-, ces fameuses terres ? L’amour ? Un nouveau départ ? La rédemption ? Tout ça à la fois ?
En quelques cases les personnages sont présentés et c’est sacrément efficace. Le cureton trop exalté par sa mission pour être honnête, les notables profiteurs, la jolie guerrière et l’idiot du village bien plus malin qu’il ne laisse voir, on navigue en terrain connu certes mais c’est du beau terrain bien travaillé. Pour ne rien gâcher ça cause vieux françois style les Visiteurs pour l’immersion. On découvre en même temps que le bon Richard les us et coutumes de la région, syncrétisme entre la féodalité européenne et l’organisation sociale issue des Vikings, tout comme la religion qui mêle chrétienté et héritage païen, c’est fluide et érudit, et sans être chiant comme le serait une heure de cours ou une vidéo de vulgarisation historique. L’écriture est ciselée et servie par le trait diablement agréable de Tanquerelle, ça fait de la très bonne magie.
Mais foin de jolis paysages et de charmantes histoires de fiers guerriers scandinaves, car on suit Richard et je vous ai menti plus haut en l’appelant « le bon Richard » parce que ce type est une ordure. Une vraie, qui n’aime que les armes, le sang et le pouvoir. Surtout le pouvoir. C’est de ça dont parle La Terre Verte, de pouvoir, de ce que certains font pour le conquérir et le garder, ce ce dont ils sont capables une fois ce pouvoir perdu pour remettre la main dessus. Richard parle beaucoup et souvent fait des petits apartés, pour bien nous rappeler qu’il est un enfoiré de la pire espèce. Délicieux personnage au milieu d’une sacrée ménagerie. Sur cette île en perdition, il débarque en réhabilitateur de la civilisation de la même manière que les Européens le feront aux Amériques, avec des épées, des églises et de l’exploitation de ressources. Un homme de son temps.
Et son temps est plus complexe qu’il n’y paraît. Car au-delà des caprices de puissance du bombé, c’est le récit d’un monde qui meurt qui nous est narré. Au travers de chants de scaldes et de souvenirs de charpentiers, on apprends l’histoire du Groenland, ses terres autrefois vertes et fertiles, ses légendes, son passé glorieux, son trésor. Tout ce qui a été perdu et qui contraste avec le délabrement apparent des lieux, ce qui a été oublié ou qui le sera bientôt, des traditions, des savoir-faire et des rites, malmené par la vision du monde féodale et chrétienne autant que par un changement climatique annoncé. C’est dans cet environnement que Richard et son compère à mitre déboulent et ça promet.
Il faut une conclusion désormais, mais laquelle ? Faire un trait d’union plein d’esprit entre cette BD et l’époque actuelle serait une bonne idée mais comment ? Chez qui trouver une résonance dans ce récit pathétique d’un homme avec pas mal de troubles personnels à gérer, obstiné par le pouvoir, ayant une puissante capacité pour se mettre dans la poche la population, qui utilise les traditions, la religion et la haine à son profit, qui n’hésite pas à mentir, tuer, trahir et qui de surcroît tente de faire main basse sur le Groenland … Merde, je sèche là.