Tout effort de réflexion et d’organisation m’est dernièrement pénible. Tout effort tout court en fait.


Je suis aliénée par moi-même, soit je me sens profondément vide soit plus rien d’autre que la douleur ne me traverse.


Tout me parvient difficilement, j’ai parfois l’impression de faire semblant de ressentir quelque chose, il le faut parce que moi aussi j’ai envie de me prouver que je peux rester humaine.


Est-ce que j’ai fait semblant devant Larme Ultime ? Oui, peut-être un peu. Il est clair que je n’ai pas eu la chair de poule ou le cœur qui s’emballe comme je peux l’avoir déjà ressenti devant d’autres œuvres. 

Est-ce que pour autant elle en est moins importante ? Non.

Certes il me fait mal, comme Lucie aime souvent l’exprimer, de me dire que c’est le genre d’œuvre qui aurait résonné avec moi adolescente, moi j’aimerais même dire que ça m’aurait décimée.


Tout est maladroit dans cette œuvre. Je veux dire, volontairement maladroit. La relation amoureuse de Shû et Chise l’est évidemment, et elle fait office de pivot central pour toute l’histoire. Ce sont à bien des égards des ados qui se cherchent. Ils ont du mal à exprimer leurs sentiments, ils essaient de redevenir camarades mais ça ne marche pas, ils essaient plusieurs fois d’initier des rapprochements intimes mais chacun est trop en anticipation de l’autre. Tout ça c’est assez mignon, même si Chise dit souvent pardon, ce n’est en fait pas la seule à s’excuser de vivre, Shû ressent toujours une culpabilité dans le fait de n’avoir rien fait.

« Mais si, pourtant tu es né ». Cette parole de la maman de Shû est pleine d’indulgence, de bienveillance, un peu à l’image de Chise qui aime tous ceux qui la détestent alors qu’elle les tue, ou de ce manga vis-à-vis de l’humanité. Ce n’est pas grave, ce n’est pas vraiment la faute de quelqu’un en particulier, le manga essaie de nous le communiquer maintes et maintes fois - oui, ce n’est pas grave, il faut continuer à vivre.

Et quand bien même le manga se permet beaucoup d’indulgences, ce n’est pas sans sincérité. Il y a des soubresauts presque vengeurs, qui viennent vous attraper à la gorge et vous dire « Tu pensais que tu allais t’en tirer avec un récit attendu, c’est con hein, moi je ne suis pas comme ça » et quand un personnage crie qu’il souhaite vivre, vous lui ôtez la vie en passant à la page suivante, en sachant pertinemment qu’il aurait aimé continuer, et c’est déchirant.

Y a pas vraiment une mort qui se fait de façon héroïque, ça existe pas. Tout est dénué de sens et c’est comme ça que la guerre devrait être représentée. Après tout, quand Shû et Akemi discutent du choix d’Atsushi de partir à la guerre, il en ressortait une réplique du style « Ce qui m’étonne c’est pas que ce con accepte de mourir pour protéger Akemi, c’est qu’il va tuer des gens. » On aura beau essayer de donner le plus de sens possible, jamais aucune guerre n’aura été noble. Bienheureux si ça se trouve les premiers à mourir, Tetsu lui en tout cas ne semble pas heureux de sa longévité, et j’ose bien le croire.

La seule beauté qui découle de toutes ces morts, encore une fois, c’est la mémoire. La mémoire du monde que Chise porte en elle, l’inscription historique de ces périodes sombres qui ont marqué l’humanité. Qu’il est beau et touchant de voir alors que ce qui permet aussi à Chise de persister, c’est la mémoire qu’en garde Shû… Je vous aime tous les deux et vous m’attendrissez simplement.


En fait, il y aurait plein d’autres choses à dire je dois bien l’admettre. Je n’aime pas sortir mes pensées quand elles sont en vrac mais il faut hein, il faut…

En fait, outre les scènes de sexe qui plusieurs fois m’ont énormément touchée tant elles étaient profondément impactantes, c’est le rapport au corps de manière générale qui vient se cristalliser dans le récit, surtout en Chise. Si j’en reste au sexe, c’est fascinant à quel point, quand vécu par Chise, quand bien même c’est censé faire du bien, jamais l’idée qu’il est un acte purement dissociation ne peut partir, même à la fin. C’est terrible, parce que Chise ne pleure même pas de ce manque de sensations, de présence, dans le tome 6, elle pleure de la supercherie découverte par Shû, elle se sent désolée.

On peut voir là à la fois une dépossession de son corps, amorcée dès le début du récit par l’idée que quelque chose grandit en elle, ou que son corps grandit, mais sans elle, puis par sa mort, mais aussi une dépossession de ses émotions qu’elle donnait déjà volontiers à tout le monde - à s’excuser en permanence d’exister sa présence s’effrite en son for intérieur, elle réagit pour les autres avant d’agir pour elle-même.

Ce n’est pas pour autant qu’elle est dénuée de libre arbitre. En fait, une bonne partie de ce qu’elle fait elle le fait en n’oubliant pas qu’elle aime Shû. Elle comprend au fond d’elle-même qu’il y a des mots pointant vers un amour. C’est pour ça que l’état dissociatif qu’elle subit au fil de la série n’en est que plus tragique - l’absence de sensations et d’émotions ne crée pas du vide mais bien un manque, elle se sent désespérée précisément parce qu’il lui reste de quoi se rattacher, de quoi comprendre que plus rien ne tourne rond.


Est-ce pour autant fini ? Non, le temps suit son cours, il y a toujours moyen de recommencer, et même si ce n’est pas pour nous: tant pis ! Que l’humanité restante finisse par quitter la terre pour la laisser continuer seule, ah, ça ne me laisse pas non plus indifférente quand on connaît l’état du monde actuel.


Y a-t-il d’autres périodes où il aurait été préférable de lire cette œuvre pour moi ?

Oui.


Y a-t-il une autre œuvre qu’il aurait été prenable de lire en cette période compliquée pour moi ?

Non.


Si toujours mes problèmes persistent, Larme ultime a le mérite, au moins après sa lecture, de m’avoir calmée. Je vais pouvoir dormir un peu mieux cette nuit.

Ohime
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