Avec la sortie de Elfes (Tome 1) : Le Crystal des Elfes bleus, j’avais introduit le fonctionnement des Terres d’Arran, un univers foisonnant conçu autour de cinq peuples d’elfes. Le concept repose sur une collaboration singulière : cinq scénaristes, cinq dessinateurs, et cinq histoires. Chaque saison de cinq albums suit un cycle immuable : Elfes bleus, Elfes sylvains, Elfes blancs, Semi-Elfes et Elfes noirs, un ballet narratif orchestré avec minutie. Les albums, publiés chez Soleil, nous entraînent dans un univers riche et cohérent, où chaque peuple est mis en lumière tour à tour.
L’originalité de la série réside notamment dans le tissage parallèle des intrigues. Si la première saison dresse une fresque d’aventures indépendantes, chacune campée dans une région des Terres d’Arran, les tomes suivants révèlent une convergence progressive. Les destins des personnages, disséminés aux quatre coins de cet univers, commencent à s’entrelacer, préfigurant une grande fresque épique.
Elfes (Tome 7) : Le Crystal des Elfes sylvains, paru en août 2014, s’inscrit évidement dans cette dynamique. Aux commandes, comme pour le deuxième tome, Nicolas Jarry pour le scénario et Gianluca Maconi pour les dessins.
J’ai de plus en plus de mal avec le travail de Nicolas Jarry au scénario. Comme déjà ressenti à la lecture du deuxième tome, son écriture me paraît brouillonne, aussi bien dans la construction de l’intrigue que dans la manière de la raconter. La narration manque cruellement de clarté et donne souvent l’impression d’un empilement de scènes et d’idées mal hiérarchisées. Le lecteur est constamment contraint de faire des efforts pour comprendre où il se situe, qui agit et dans quel contexte. Ici, l’ajout de deux récits se déroulant sur des temporalités différentes ne fait qu’aggraver le problème. Plutôt que d’enrichir le récit, ce choix narratif le rend inutilement complexe et confus, au point de nuire à l’immersion.
La première intrigue se déroule environ trente ans après les événements du deuxième tome. On y apprend que l’alliance entre les elfes sylvains et les hommes d’Eysine a finalement perdu la guerre face aux humains des archipels, et ce malgré le sacrifice héroïque de Llali et Yfass. Sur le papier, ce contexte est intéressant : il promet une réflexion sur les conséquences d’une défaite, le poids des sacrifices et l’héritage laissé par les anciens héros. Malheureusement, ces éléments sont survolés. Le récit ne prend pas le temps d’explorer les répercussions émotionnelles et politiques de cette défaite, ce qui rend l’ensemble assez froid et peu impliquant.
Les habitants des archipels décident d’envoyer les Yrlanais pour éradiquer définitivement la menace que représentent les elfes et les hommes d’Eysine, toujours dissimulés dans la forêt. Les Yrlanais, fidèles à leur réputation dans les Terres d’Arran, sont une nouvelle fois dépeints comme les exécutants brutaux et sans scrupules. La bataille qui en découle est globalement plaisante à lire : elle est rythmée, lisible et remplit son rôle de scène d’action. Toutefois, elle reste assez classique et manque d’enjeux émotionnels forts.
Au cœur de cette bataille, plusieurs figures importantes émergent : le Roi sans Terre, ancien roi d’Eysine, Elian, ainsi que Solyss, le Maître de Chasse elfe. Leurs interactions mettent en lumière les failles profondes de l’alliance entre elfes et humains. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, ce sont ici les elfes qui se montrent les plus divisés et méfiants. Les désaccords, les tensions et les non-dits fragilisent encore davantage une coalition déjà affaiblie. Néanmoins, face à l’urgence de la situation, ces personnages finissent par trouver un terrain d’entente, au moins temporairement, pour faire passer un message commun.
La seconde histoire se concentre sur la Reine Eliseii. La confusion vient du fait qu’elle apparaît également lors de la bataille principale, alors que son intrigue personnelle se déroule sur une autre portion temporelle de la guerre. Ce va-et-vient constant entre les récits rend la lecture encore plus difficile et peut facilement perdre le lecteur. Eliseii est en quête d’un Crystal capable de faire basculer la guerre en faveur de l’alliance. Malheureusement, cette quête manque d’originalité et de tension dramatique. Les enjeux sont annoncés, mais rarement ressentis, et l’intérêt retombe rapidement tant le développement du personnage et de sa mission reste superficiel.
Les dernières pages marquent un net regain d’intérêt. Lorsque la Reine Eliseii revient sur le champ de bataille et incarne une véritable figure divine en invoquant les dryades, le récit gagne enfin en ampleur et en intensité. Visuellement et narrativement, cette séquence fonctionne très bien. Elle apporte une dimension mythologique et épique qui faisait jusque-là défaut au tome. Ce final spectaculaire donne presque l’impression qu’il appartient à un autre album tant il tranche avec le reste, et il sauve en partie une lecture jusque-là assez décevante.
Gianluca Maconi livre, selon moi, l’un des travaux graphiques les plus faibles de l’ensemble des Terres d’Arran. Les visages manquent souvent d’expressivité, les décors sont inégaux et certaines scènes d’action manquent d’impact. En revanche, les dernières pages, centrées sur Eliseii devenue déesse, sont nettement plus réussies. La mise en scène, les compositions et l’atmosphère gagnent en puissance, ce qui renforce l’impression que le dessinateur est plus à l’aise dans le registre mystique que dans le reste du récit.
Elfes (Tome 7) : Le Crystal des Elfes sylvains est un album très inégal. Entre une narration confuse, des choix scénaristiques discutables et un intérêt globalement limité pour les intrigues proposées, la lecture s’avère souvent laborieuse. Quelques bonnes idées émergent çà et là, notamment dans le final et dans certaines thématiques liées à l’alliance elfes / humains, mais elles sont trop mal exploitées pour réellement convaincre. Un tome sauvé in extremis par ses dernières pages, mais qui reste, dans l’ensemble, largement en dessous des meilleurs volumes de la série.