Les Archers - Thorgal, tome 9
9 tomes plus tard, Van Hamme parvient encore à nous surprendre et à rabattre les cartes de sa grand épopée. J'avoue être assez admiratif devant cette profusion d'imagination, ce puit intarissable. C'est une sacrée compétence de réussir à se renouveler avec un tel panache 5 ans plus tard.
Les Archers nous introduit sans doute l'un des personnages les plus intéressants de cette saga : Kriss de Valnor, mercenaire sans cœur à l'appâts du gain sans frontière. Comme quoi, il est possible d'écrire des personnages féminins diablement forts et charismatiques (même si on ne passera pas à côté du trope des formes agréables à l'œil).
Préambule au Cycle de Qâ, Thorgal fait ici connaissance d'une brochette de personnages qui le suivront tout au long de cette grande aventure s'étirant sur plus de 5 volumes. Pied-d'Arbre, un talentueux forgeron à la jambe de bois et son neveu Tjall, jeune naïf et idéaliste un peu benêt mais qui n'a pas son pareil lorsqu'il s'agit de faire sifflet quelques flèches à l'arc.
Un quatuor de légende pour une pentalogie qui, j'en suis déjà convaincu, le sera tout autant. Mention spéciale à ce tournoi et cette épreuve qui consiste à tirer sur son allié affublé d'une cible. Sans un mot, Van Hamme nous tient en haleine et fait transpirer la friction qui existe entre tous nos personnages. Une leçon de scénario et de tension !
Le Pays Qâ - Thorgal, tome 10
Nous voilà bien loin des terres nordiques arides et couvertes d’un voile de neige. Ci-joint : l’humidité de la jungle, là où les expéditions suivent le courant d’une rivière davantage qu’un compas. On troque les drakkars en échange de navire volant (j’ai presque bondis de mon canapé) fonctionnant à une énergie mystique, chapardée à un peuple venant du futur et dont l’avancée technologique leur a conféré la couronne de dieux.
Il est inspirant de constater la manière qu’a Van Hamme de se réapproprier l’histoire humain au sein de son propre récit. C’est tout le génie de ce barde : avoir malicieusement convoqué un trope de SF pour nous concocter une odyssée réflexive.
J’ai du mal à enchaîner les éloges, à allonger les adjectifs de velours tant le roulement des tomes est satisfaisant. Pour l’instant, c’est un sans faute. Sur une longue si durée, ça tient quasiment du miracle (ou de l’ensorcèlement).
Les Yeux de Tanatloc - Thorgal, tome 11
Comme à l’accoutumée, il est question de discourir sur le Pouvoir : sa cupidité et les malheurs que peuvent faire naître le fanatisme ou son aveuglement ; ainsi que le Destin : la manière dont les hommes ont l’habitude de le modeler selon leur propre désir, d’en tirer avantage en interprétant les signes à leur guise ou en s’en servant d’excuse pour un dessein plus grand qui a tendance à inflexiblement mener à la destruction.
Bref, un pamphlet contre les empires et leurs dominations, qui se fait en contre-jour d’un héros aussi clément que résilient, tout en prônant l’indulgence et les secondes chances (bien qu’il ne faille pas non plus lui cherches des noises).
D’autant que Thorgal n’est désormais plus le seul dans l’équation, ce qui vient, par truchement, élargir la narration (grâce à un travail de montage parallèle savamment orchestré) et pimenter les enjeux. Jolan, son fils, découvre un peu plus le fruit de ses pouvoirs et leur origine.
Mention honorable à cette scène où les deux destins viennent s’entrecroiser le temps d’une case (divinement mise en scène par un dessin qui convoque toutes les aventures passées de notre héros) grâce à cette magie / science télépathique à même de sculpter à sa guise les forces qui séparent les atomes. En ceci, on retrouve présente toute la saveur que propose une telle variation des genres au sein d’une épopée d’héroïc-fantasy à nulle autre pareille.
Je ne saurai que vous conseiller pour enrichir votre lecture de l’accompagner avec l’OST des 3 Skyrim composée par Jeremy Soule. Enfin, je trépigne d’impatience à voir le futur duel entre Thorgal et Ogotaï, son père qu’il ne connait pas. Un relent de tragédie grecque, dites-vous ?
La Cité du dieu perdu - Thorgal, tome 12
Parmi toutes les adaptations des grands classiques, comment se fait-il que cette saga n'ait jamais traversé le grand ou le petit écran ? Certes, cela demanderait un budget conséquent, mais tout est déjà là : des personnages hauts en couleur, un souffle d'aventure inépuisable, des twists à gogo, une dimension politique, des décors à couper le souffle, des combats épiques, des dialogues qui claquent en bouche, une hybridation des genres.
J'imagine sans peine le carton que cela pourrait donner entre de bonnes mains. Il faudrait certes retoucher quelques personnages, tempérer l'excédent d'héroïsme de Thorgal et remanier l'inutilité ponctuelle d'Aaricia. Le plus complexe resterait néanmoins de coordonner tout cela, de réussir à regrouper ces nombreux épisodes au sein d'un même panier, cycle après cycle.
À l'instar de GOT, Van Hamme parvient à préserver, tout au long de sa série, un formidable sentiment de suspense. On craint à chaque instant pour nos protagonistes, et certaines tournures de page suffisent à contracter quelques sueurs froides. Dramaturge aguerri, il joue avec nos nerfs comme un chat avec sa pelote de laine. D'autant que la constellation de personnages qu'il adjoint peu à peu à la destinée de Thorgal ne cesse de s'étendre, et qu'il jongle avec elle avec une remarquable aisance.
Une nouvelle fois, cette impression d'échos aux anciens volumes (notamment le 7e, où l'on découvrait les dérives fascistes du père de Thorgal) trouve ici son acmé dans un duel qui n'est pas sans rappeler une certaine saga où il est aussi question de Guerre des étoiles.
La contamination d'éléments de SF (l'anachronisme d'un passé technologiquement en avance) dans un décorum évoquant tout droit Indiana Jones 2 est toujours aussi savoureuse. Il en va de même pour son antagoniste, consumé par le pouvoir, dévoré par un esprit de vengeance né d'un deuil mal digéré, rongé par un chagrin qui l'a rendu fou et profondément seul. Van Hamme possède un véritable talent pour croquer de grands vilains. Tout comme son compère Rosinski, le duo est en pleine possession de ses moyens et se surpasse pour nous léguer un avant-climax d'anthologie.
Entre terre et lumière - Thorgal, tome 13
Les souvenirs liés à la lecture de ce cycle me brûleront longtemps la mémoire. Après l'affrontement avec Ogotaï, on pensait le mal enfin derrière eux, mais c'était sans compter les couloirs du pouvoir, où la machination emprunte une nouvelle fois les sentiers du complot. Un tome indéniablement plus faible que les 4 précédents. Son rythme, légèrement précipité, en pâtit.
On sent poindre la difficulté de conclure cette pentalogie, l'obligation de poser un point final à une intrigue devenue tentaculaire. De fait, quelques coïncidences heureuses et certaines intrigues nouées depuis plusieurs volumes s'accélèrent brusquement, laissant apparaître quelques facilités scénaristiques qui peuvent faire grimacer.
En dépit de ce petit pois sous le matelas, le plaisir de lecture demeure fidèlement intact. Cette happy end, après tant d'embûches, procure une véritable satisfaction. De toute manière, on sait déjà que cette joie ne sera que de courte durée : à peine le temps d'ouvrir le tome suivant.
Thorgal, ou le magnifique catalyseur d'imaginaire ; le mixeur mythologique à la sauce pulp. Mention spéciale au talent de Rosinski, dont le génie pour les couvertures suscitent à elles seules l'enchantement et cette délicieuse poignée de fourmis au bout des doigts, celle qui précède l'impatience de tourner la page pour découvrir ce qu'elles dissimulent. Un vecteur de son succès, à n'en pas douter.