Tu sais, Mansi, je me méfie toujours des lieux d’où on ne peut pas admirer les étoiles.
Je poursuis ma pérégrination dans la carrière de Ram V en enchaînant avec une œuvre qui ne me dépaysera pas du précédent titre, si j’en crois la similarité du dessin. De nouveau, l’auteur s’alloue les services de son compère Filipe Andrade pour nous concocter un savoureux met. Ce dernier festin dont il est question, c’est celui d’un certain Rubin, un ogre du panthéon indien, un rakshasa (créatures malveillantes de la myhtologie hindoue), entre autres noms dont on a voulu l’affubler. Une fois encore, Ram V nous replonge dans son Inde natale en mettant un point d’honneur à nous en faire faire le tour par l’entremise de sa cuisine. Chaque chapitre est ainsi accompagné d’une recette traditionnelle que l’on pourra, à notre bon vouloir, reproduire chez nous.
Il est également question de remettre au centre de l’équation les créatures mythiques de la région, de réécrire l’histoire en réhabilitant un vilain monstre, comme il est de tradition en ce premier quart de 21e siècle. Cela va sans dire, mais cet ogre de Rubin était jadis connu pour les montagnes de nourriture qu’il engloutissait, et avec elles ceux qui les lui préparaient. Pendant le plus clair de son existence, on l’a dépeint comme une créature effroyable dont l’unique raison d’être était de terroriser autrui. Une description qui ne saurait, selon lui, être plus éloignée de la réalité. Car Rubin aime manger. Et il aime les gens, certes. Or tout ce qu’il cherche, c’est inciter les humains à se voir comme il les voit. À leur faire comprendre combien ils sont, tout autant que nous le sommes, beaux. Combien nous sommes délicieux.
En la vie comme en l’art, certaines saveurs ne naissent qu’avec l’effort qu’elles requièrent.
Rubin est une figure maudite : sa nature d’ogre le travaille de maints appétits. Cependant, en satisfaire un revient à renier les autres ; sa quête d’insatiable saveur et de beauté ne trouve sa réponse que dans le cannibalisme. Un cannibalisme qu’il devient de plus en plus difficile, au fil de la lecture et de ses coups de fourchette, de lui imputer, tant on ne peut juger un lion de se nourrir d’une gazelle. C’est dans sa nature. Et l’on en vient même à le comprendre, comme un acte d’amour.
Voilà ce qui a mis sur sa route deux entités aussi dangereuses que lui, deux chasseurs à la formation ancestrale prêts à tout pour l’anéantir et le renvoyer dans sa grotte sombre et humide. Néanmoins, Rubin a une idée : engager un jeune cinéaste afin qu’il le filme et réalise un documentaire sur la gastronomie de son pays. Au fond de ce projet se cache un but : partager sa vision du monde avec une seule personne afin de changer la donne de sa réputation. Très vite, c'est la vie de ce jeune homme qui sera changée. A ses côtés, il apprendra la valeur de son talent et celle de sa culture, émoussant par la même la peine de son deuil récent.
De toute la quasi éternité qu’a duré mon existence, je n’ai jamais rien rencontré de plus beau, de plus délicieux ni de plus savoureux que les gens… Tu comprends ?
Toutefois, comme tout dieu, Rubin n’est qu’un miroir : celui de la propension humaine à dévorer ses confrères, celle d’un terrible prédateur vorace qui demeure pourtant nécessaire. Le Dernier Festin de Rubin, sous couvert de son art culinaire, est avant tout - comme l’était Toutes les morts de Laila Starr - une ode à la vie, à l’amour du beau et au goût de créer. Comme notre monstre le confie lui-même à Mansi, cette jeune fille avec qui il entretient une relation épistolaire durant tout le récit, son appétit de chair humaine ne reflète en réalité que son appétit de vie.
À bien des égards, ce comics de Ram V confirme sa promesse et s’inscrit dans la lignée de son précédent. Néanmoins, et peut-être est-ce davantage une qualité qu’un défaut, son aspect très documentaire, sa narration faussement engageante et ses seconds couteaux plutôt nébuleux ne m’ont pas autant aspiré que son ouvrage précédent. Un peu brouillon dans sa structure et probablement d'une emphase trop garnie. En reste une belle morale et le souvenir d’une belle lecture pour compagne une fois la tranche refermée.
La cuisine est un langage, et tout langage est une mémoire.