Pied au plancher, Sean Murphy revient sur la piste avec ce qui ressemble au projet-bilan d’une carrière passée à crayonner des bolides à tout-va. Lui qui n’a cessé de traquer la vitesse dans ses planches et de faire vrombir ses cases signe avec Le Dernier Pilote une course lancée à toute berzingue dans la pure tradition du cinéma des 70’s. On pense forcément à Sugarland Express ou Zabriskie Point, à cette Amérique avalée par le bitume et à la liberté qui repose dans un câble de frein arraché.
Sur le papier, tout y est : la tôle qui rutille, les moteurs qui grondent et une mise en scène diablement bien griffonnée, comme Murphy sait si bien le faire. Mais à l’arrivée, le compteur reste étonnamment sage. Sa proposition sur la liberté par le prisme du levier de vitesse manque de virages pour véritablement nous embarquer, tout comme sa propale chamallow. Trop lisse, trop prévisible, l’histoire finit par perdre de l’adhérence avant même le dernier tour de piste. Le prototype du Maverick en fin de course : charmant mais oubliable.
Sous le capot, Murphy nourrit pourtant quelques idées qui méritaient de faire rugir davantage le moteur. Le Dernier Pilote prend le passage de l’essence à l’électrique comme point de départ pour interroger la disparition progressive d’un certain rapport à la route. Sans virer franchement réac, le récit fait du vrombissement du V12, de la mécanique et du plaisir de conduire les derniers bastions d’un monde où l’on pouvait encore décider par soi-même de la trajectoire.
Face à eux, gouvernements, grandes entreprises et nouvelles technologies composent un système toujours plus quadrillé : la G.R.I.D. – sorte de régime fasciste de la circulation. La bagnole devient par extension tout autant un moyen de transport qu’un symbole de liberté individuelle progressivement mise sur cale.
Une philosophie qui trouve sa parfaite incarnation dans la personne de Clutch, aussi clivant qu’attachant, criminel fou du volant et hipster old school, sorte de dernier Mohican motorisé lancé dans une course contre son époque. À ses trousses, Womack mène la chasse façon Heat. Deux hommes que tout semble opposer, mais dont le respect mutuel finit par révéler les valeurs communes. Derrière le gyrophare et l’accélérateur, chacun cherche finalement à préserver quelque chose : une certaine idée de l’Amérique. L’un ira même jusqu’à se faire greffer un moteur de Ford en lieu et place du cœur. On vous le dit : allumés complet, ces américains !
Tant est si bien que Murphy pousse le parallèle jusque dans les origines de son héros. Clutch est Amérindien, héritier d’un peuple auquel cette terre a été arrachée au nom des mêmes valeurs de liberté que l’Amérique moderne s’est ensuite appropriées et proclame avec une amnésie qui confine à la terreur. En ceci, la figure du pilote devient paradoxale : profondément américaine, certes, presque réac dans son refus du progrès, d'accord, mais portant aussi la mémoire d’une liberté (réappropriée). Or c’est le propre des grands espaces : provoquer l’enivrement émancipatoire, quitte à trancher la gorge de son voisin (mais je drift en hors-piste).
Le tout est propulsé par un découpage exploitant le format à l’italienne à même d’étirer ses séquences, multiplier les angles de caméra et faire déborder la course d’une case plus classique. La longueur même de la page épouse celle d’une voiture lancée à pleine balle.
Au final, quand on tient ce bousin, on peut surtout remercier l’exception culturelle française qui aura permis à Astrolabe (nouvelle maison d'édition d'Urban) de financer un projet que les Américains ont d’abord refusé, faute de goût pour le format à l’italienne, pour ensuite plier le genou devant le succès et la demande des fans. Résultat : nous nous retrouvons avec le récit complet tandis que nos petits copains d’outre-Atlantique n’en sont encore qu’au deuxième chapitre. Cocorico !
Cette fois, la délocalisation des imaginaires fonctionne plutôt bien : une œuvre à la patte résolument américaine, mais façonnée dans un écrin européen, qui a pu éclore, selon l’éditeur, grâce à une visite privée du musée des 24h du Mans.