Arachnéa - Thorgal, tome 24 (1999)
À l’instar des grandes séries épisodiques comme Doctor Who, X-Files ou Supernatural, Thorgal nous offre cette même richesse des possibles, donnant à chacun de ses épisodes la liberté de nous faire voyager vers de nouvelles terres et affronter un nouveau mystère, un nouveau danger. Toujours aussi réjouissant, quoique forcément répétitif, de ne jamais pouvoir parier sur l’endroit où le prochain récit nous fera chavirer.
Le succès de Thorgal tient autant à cette règle qu’à l’aptitude de son duo à réincarner l’héritage mythologique de notre continent, à raviver notre inconscient collectif dans un écrin plus pulp. Une noble offrande à la pop culture. D’autant que la simplicité avec laquelle Van Hamme narre ses histoires constitue un véritable levier. Sa capacité de concision nous percute avec force et précision. Un talent rare : raconter autant dans une contrainte aussi mince, chapeau bas.
Pour ce nouveau tome, la rengaine est habituelle : Thorgal se jette à la mer pour sauver sa fille, tombée du bateau en pleine tempête, et les chemins de la famille se séparent une nouvelle fois. Échouant sur les récifs d’une île encerclée de brumes, notre héros découvre un peuple qui semble vouer un culte à une reine arachnide venue du « Royaume Inférieur ».
Étrangement, le peuple de l’île semble ignorer jusqu’à l’existence d’un monde par-delà ces fameuses Brumes du Néant. Un peuple vivant en autarcie, coupé des conflits du monde, où l’ignorance apparaît comme un rempart face la cupidité et la violence. Quoique.
Thorgal et Louve sont à leur tour séparés par un mur invisible. L’un sera fait prisonnier tandis que l’autre découvrira ce fameux Monde Inférieur. Les routes finiront évidemment par se recroiser lors d’un climax prophétique où Thorgal, pour une fois, est relégué au banc de touche. Il ne peut que regarder, impuissant, sa fille au cœur pur marcher sur une roche de lave avant… de la transformer en glace et d’accomplir la prophétie.
Il fait plaisir de voir Van Hamme jouer un peu à la chaise musicale avec ses personnages pour offrir davantage de place à cette enfant au don si intrigant, auquel s’ajoute cette formidable force d’empathie. De fait, la petite fille libère l’esprit de l’amant prisonnier de la reine maudite et lui offre, à son tour, sa liberté. Les murs de pierre qui encerclaient l’île fondent et ses habitants découvrent enfin le monde.
Le Mal bleu - Thorgal, tome 25 (1999)
Mon marathon Thorgal se poursuit à merveille. J’avais beau tenter de faire une pause, j’y reviens comme l’appel du core. Les flancs sont certes plus escarpés, on s’agrippe un peu plus difficilement, faute d’une conclusion qui se laisse étendre. Mais le plaisir de chaque volume ne s’en trouve pas gâché. Faut dire qu’on prend tellement de plaisir à admirer les paysages qu’on en oublie presque la course. Rosinski est au dessin de la nature ce que Schuiten est à l’architecture de l’impossible.
Van Hamme n’en a décidément pas fini d’expérimenter. Dans ce nouvel épisode, il se prête au jeu des « confidences » avec un narrateur parlant au passé simple. Jolan nous annonce que sa mort est proche et rembobine alors le fil de son histoire : une forme de narration héritée du conte, teintée de roman noir, qui vient donner au récit une saveur différente.
J’aime toujours autant tirer un peu de sagesse de ces lectures. Certes, la morale est la plupart du temps convenue. Mais sous la griffe de Van Hamme, avec son sens de la formule, elle prend une respiration nouvelle : « Je croyais que tu voulais découvrir le monde, vivre de grandes aventures. - La plus belle des aventures est de savoir saisir le bonheur quand on le trouve. » C’est presque rien, mais disséminé au fil de la série, ce genre de petites sentences relève sacrément le goût.
Mine de rien, on sent poindre une certaine mélancolie dans ce qui ressemble de plus en plus à la fin d’une ère, celle d’un auteur qui sait qu’il va bientôt tirer sa révérence. En jonglant entre trois séries, Van Hamme met ses dernières forces dans ces quatre derniers tomes pour maintenir le spectacle. Et il continue de nous sortir de son chapeau de nouvelles figures : ici, un mage à la dégaine et aux inventions tout droit inspirées de Léonard de Vinci, qui viendra sauver Thorgal et les siens des griffes d’une peste bleue ravageant la région et les condamnant à une mort certaine.
Ce tome nous fait surtout découvrir une région qu’il sera difficile de laisser derrière nous tant cette forêt engloutie est merveilleuse, et son peuple, énigmatique. C’est aussi tout le paradoxe de cette série : nous n’avons jamais vraiment le temps de nous attarder dans les contrées que nous visitons. Et en même temps, cette brièveté nous laisse tout le loisir d’en imaginer les contours, de prolonger nous-mêmes le voyage une fois les dernières pages refermées.
Tout est bien qui finit bien, donc. Enfin, presque : la jeune sœur de Darek manque cruellement à Jolan. Mais les chagrins d’amour ne font-ils pas partie de l’essence même de la vie ?