Le Nirvana est ici
7.7
Le Nirvana est ici

BD (divers) de Mikaël Ross (2025)

"En BD de nombreux mondes sont possibles", dit Scott McCloud. Du scénario au noir et blanc viscéral. Ross fait montre de son univers avec grande maîtrise et virtuosité. C'est au cœur de l'Allemagne que se déroule l'histoire : une jeune fille d'origine vietnamienne se retrouve, contre sa volonté, coincée dans une affaire suspicieuse.


Graphiquement, ça semble être une réussite. Tout est maîtrisé, le trait est correct. Le cadrage idéalisé. Mais c'est là son défaut : l'académisme bédéique. L'association de la rigueur d'une esthétique rendue asensible, et d'une mise en page monorhème. Émargeons vulgairement les quelques envolées emphatiques qui représentent une minorité.


Arrivant comme la soupe sur le cheveu, les couleurs sauvent l'amas visuel. Ce noir tragique et blanc angélique est ubiquitaire. C'est un paramètre par défaut, qu'on ne remarque plus tant l'image épouse le scénario. Les couleurs apophatiques ne sont donc pas le pis-aller que sont les cases. Ce précepte est écarté quand s'en vient l'acmé, le climax. Comme tombé du ciel : un rouge qui brûle la scène d'eros thanatos.


La troisième grande affaire esthétique est son goût scénique. Le terme de mise en scène serait inapproprié dès lors qu'elle implique un mouvement. Je préfère le terme pseudo-synonyme de scénique, une expression géographique pour citer Metternich. Ross en a un sens fin, sans en faire trop, il exploite l'espace ambiant. Il divise, assemble, atriste par le biais de ce caractère visuel. Éventuellement, on pourrait voir ça comme un bras tendu au cinéma et en un même geste une trahison bédétique. Un avis possible que je ne considère pas.


En clair, le peu d'irritation frustration dû à l'académique est relevé par le noir et blanc et la scénisme, c'est beau c'est simple. Mais loin de la graphie le livre brille ailleurs.


Transition convenable pour étudier l'aspect scénaristique de l'objet. Le constat originel, une jeune ado prise au piège par élans, peut paraître un redit. Mais il traite ça et tourne ça de façon à éclairer et mettre la lumière dessus. L'ensemble est épris par des brins de thèmes sincèrement amenés. Adolescence, amour, amitié, et mon favori, l'immigration. L'écart générationnel se creuse plus vite quand on n'a pas la même langue. Quand on baigne dans deux cultures différentes. Les parents du personnage principal, dans leur sévérité, font valoir la tragédie de la misère. Celle d'une génération qui, s'acrifiant, tout mérite tout. Simplement. Ça m'a personnellement touché, assujetti à ces thèmes dans mon quotidien. J'en viens davantage à me questionner sur le pourquoi que le comment de cette situation.


De plus le narratif est finement structuré. Les techniques sont maîtrisées et dépassées. Il enchaîne sans digression, ça se déguste. Mais surtout on le lit comme on écoute une musique. Tendancement relevé par une agogie prononcée, et une dynamique irruptée.


On le lit comme du Bach.


Dans mon dernier souffle critique, je dois avouer une trahison. Loin de moi la conception de l'art comme vecteur d'émotion. L'art procure, excite les émotions esthétiques ou, si vous êtes humien, le sens esthétique. Mais en bref je considère que l'émotion est malvenue quant au jugement d'une œuvre, elle dépend de chacun et ne repose sur nulle factualité. Forcé de constater qu'ici j'ai été doublé. Les émotions m'ont kidnappé avant de savoir comment les rationner. Tous mes arguments plus haut ont sublimé ces émotions, alors oui il se peut que j'aie eu les larmes aux yeux.


Très simplement c'est une réussite du neuvième art. Le peu de défauts se relève. Et finalement c'est juste une jolie sonate d'automne.


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le 12 sept. 2025

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