« Cette bataille fut un massacre. Et j’ai tout perdu. » FAH-LAËN

Avec la sortie de Elfes (Tome 1) : Le Crystal des Elfes bleus, j’avais introduit le fonctionnement des Terres d’Arran, un univers foisonnant conçu autour de cinq peuples d’elfes. Le concept repose sur une collaboration singulière : cinq scénaristes, cinq dessinateurs, et cinq histoires. Chaque saison de cinq albums suit un cycle immuable : Elfes bleus, Elfes sylvains, Elfes blancs, Semi-Elfes et Elfes noirs, un ballet narratif orchestré avec minutie. Les albums, publiés chez Soleil, nous entraînent dans un univers riche et cohérent, où chaque peuple est mis en lumière tour à tour.

L’originalité de la série réside notamment dans le tissage parallèle des intrigues. Si la première saison dresse une fresque d’aventures indépendantes, chacune campée dans une région des Terres d’Arran, les tomes suivants révèlent une convergence progressive. Les destins des personnages, disséminés aux quatre coins de cet univers, commencent à s’entrelacer, préfigurant une grande fresque épique.

Elfes (Tome 9) : Le siège de Cadanla, paru en janvier 2015, s’inscrit évidement dans cette dynamique. Aux commandes, Éric Corbeyran pour le scénario comme au quatrième tome, et Gwendal Lemercier remplace Jean-Paul Bordier pour les dessins (c’est le tout premier changement d’équipe dans un tome).

L’histoire s’ouvre dans la cité de Cadanla, un décor rude et oppressant qui donne immédiatement le ton du récit. Nous y découvrons Fah-Laën et Mei-Hooh, un jeune couple profondément amoureux, dont la relation constitue le premier point d’ancrage émotionnel du tome. Ils attendent un enfant, symbole fragile d’espoir dans une cité où la misère, la précarité et la dureté du quotidien semblent omniprésentes. Leur bonheur n’est pas idéalisé : il est simple, presque modeste, mais d’autant plus touchant qu’il contraste avec la brutalité de leur environnement. Cette introduction intimiste permet au lecteur de s’attacher rapidement aux personnages et de mesurer ce qu’ils ont à perdre.

Fah-Laën occupe un emploi ingrat mais indispensable au fonctionnement de la cité : il travaille dans un four où il brûle les excréments de bêtes, un travail éprouvant, dangereux et socialement dévalorisé. Cette tâche souligne la hiérarchie sociale très marquée de Cadanla, où certains sont sacrifiés pour préserver le confort des dirigeants. Lorsqu’une épidémie éclate parmi les bêtes, la réaction du pouvoir est immédiate et cynique : pour éviter toute panique ou remise en question, les autorités décident d’abattre le troupeau malade. Fah-Laën, associé à ces bêtes et devenu encombrant, est lui aussi condamné. Cette décision expéditive révèle la violence systémique de la cité et la manière dont les individus sont traités comme de simples variables d’ajustement.

Alors que le lecteur s’attend à un récit centré sur le drame social et intime du couple, le scénario opère un virage brutal. Une armée de goules surgit pour anéantir la cité. Il s’agit de l’armée déjà introduite dans le sixième tome, ce qui inscrit ce tome dans une continuité narrative forte. Cette connexion transforme le tome en véritable suite indirecte et enrichit l’univers des Terres d’Arran. Le récit gagne alors en ampleur, passant d’une tragédie humaine à une catastrophe d’envergure quasi apocalyptique, ce qui renouvelle l’intérêt et intensifie la tension.

À partir de là, le tome se concentre sur le siège de la cité. Les habitants tentent d’organiser leur défense, multipliant les stratégies pour ralentir ou contenir l’avancée des goules. Plans défensifs, sacrifices humains, affrontements violents : tout est mis en œuvre pour survivre face à une menace qui semble écrasante. Le lecteur est tenu en haleine par cette lutte asymétrique, où chaque victoire paraît dérisoire face à la masse et à la férocité de l’ennemi. La question centrale devient alors : comment résister à une force qui semble littéralement inarrêtable ?

Le travail graphique de Gwendal Lemercier est particulièrement marquant et parfaitement adapté aux goules. Son trait très crayonné, parfois brouillon en apparence, renforce le sentiment de chaos et de décomposition. Ce style brut donne une matérialité presque écœurante aux corps putréfiés, à la chair déchirée, au sang omniprésent. L’horreur est viscérale, organique, et le dessin participe pleinement à l’immersion du lecteur. Loin d’être un défaut, cette rugosité visuelle sert le propos et accentue la violence du récit.

Le destin de la cité de Cadanla est scellé de manière tragique. Cette fin sombre laisse le lecteur songeur, voire inquiet, quant à l’avenir des Terres d’Arran. La meute de goules apparaît comme une menace incontrôlable, presque mythologique dans sa capacité de destruction. La question de sa progression future reste ouverte : quelles cités tomberont ensuite ? Qui pourra réellement arrêter cette horde ? Le tome installe ainsi un sentiment durable d’angoisse et d’impuissance.

Elfes (Tome 9) : Le siège de Cadanla est un tome particulièrement marquant de la série. Il réussit à mêler drame intime, critique sociale et horreur épique avec une grande efficacité. La continuité avec le sixième tome renforce la cohérence de l’univers, tandis que le traitement graphique et narratif des goules confère au récit une intensité rare. C’est un album sombre, brutal, mais profondément immersif, qui laisse une impression durable et confirme la richesse et la maturité de la saga.

StevenBen
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le 6 janv. 2026

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Steven Benard

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