Peut-on tomber amoureux à travers le temps et par fiction interposée ?
C'est la question que je m'étais déjà posée quand j'avais lu Lud-en-Brumes d'Hope Mirrlees, roman hybride mêlant merveilleux et caricature sociale, injustement oublié pendant plusieurs décennies puis redécouvert sur le fil, grâce à celui-dont-il-ne-faut-plus-prononcer-le-nom, qui fut jadis de bon conseil.
Les trois tomes du manga Liddell au Clair de Lune (sans doute l'un des tous meilleurs que j'ai pu lire à ce jour, et de loin !) m'avaient touché tant au cœur qu'à l'esprit, charmé, séduit, rendu à la fois admiratif, curieux, jaloux du talent et l'intelligence de son autrice hors-norme, au point que l'idée même d'une vie parallèle où je serais passé à côté de cette Œuvre (avec une majuscule) m'était (et m'est toujours) insupportable.
Or voilà l'autrice publiée à nouveau chez Black Box, en deux recueils de courtes histoires shojo dont je n'attendais rien et que j'ai commandés par amour artistique, parce que je ne peux plus résister au doux nom d'Uchida Yoshimi.
Bien m'en a pris.
Car si les récits en eux-mêmes n'auraient dû susciter que mon indifférence polie (je ne suis pas et n'ai jamais été une de ces petites filles de 14 ans auxquelles ils se destinent), à ma grande stupéfaction (et ma grande satisfaction, tout autant), ils ont une fois de plus profondément résonné en moi, tant par l'élégance du trait, la sophistication de la mise en page que par l'écriture, irréprochable jusque dans la traduction.
Qu'il s'agisse des personnages, toujours en marge (mais sans colère, car philosophes) et dévorés de rêves inaccessibles, leurs histoires d'amour qui n'en sont jamais vraiment - et tiennent de la distraction passagère sur leurs sentiers pavés d'étoiles- , le mélange permanent de légèreté, de nostalgie, d'onirisme et de déchirement donnent à ressentir presque physiquement, presque douloureusement toute la souffrance larvée et les espoirs d'une autrice enfermée dans le carcan de son époque, beaucoup trop étriquée pour elle (à l'instar d'Hope Mirrless, ce n'est pas une coïncidence, elles sont faites de la même substance) ; et qui fuit cette fatalité sociale par avatars interposés, comme ses créations fuient elles-mêmes en fusées, en sous-marins, ou en citrouilles.
Bien qu'il ne s'y trouve rien de l'envergure démesurée d'un Liddell, j'en ressors touché, à nouveau, peut-être aux larmes (c'est donc ça, le syndrome de Stendhal ?), troublé, ému, plus conquis que jamais et avide d'en lire davantage.
Et si je pouvais rencontrer l'autrice, qui a fêté ses soixante-douze ans l'année dernière, je la regarderais dans les yeux et je me contenterais de lui dire, comme j'aurais dit à Hope Mirrless :
Je sais.
Je comprends.
Merci.
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La lecture ne sera peut-être pas au goût de tout le monde, mais je la recommande chaleureusement à toutes celles et ceux qui ont une âme et la fibre littéraire