Critique de Shaynning
BD adulte de 2020, "Chinese Queer" est ce genre de Bd qui comporte une forte dimension philosophique existentielle, un côté de critique sociale et un graphisme assez particulier.Faire un résumé de...
Par
le 22 mai 2022
5 j'aime
Mention Olibrius BD adulte 2025
Incontournable BD adulte 2025
On le devine à sa couverture rock N' Roll et son titre à saveur occulte, "Les canots de Satan" est un univers de bulles et de cases déjanté, inspiré du conte classique québécois "La chasse-galerie". Dans cette histoire, l'une des plus connue du répertoire folklorique littéraire du Québec, il est question d'un personnage incontournable, le Diable ( ou Satan, l'un de ses nombreux noms). Le Diable est en quelque sorte le Grand Méchant loup des légendes de la belle Province, celui qui séduit et corrompt les âmes des pécheurs et qui fait opposition à une Église catholique qui avait pleins pouvoirs sur tous les aspects sociaux, politique et spirituels de la province francophone. Bon, pourquoi ce long préambule? Parce que figurez-vous que Satan lance un défi ( qui tient plus de la menace) à deux bédéistes québécois. Avec l'impression d'avoir été relégué aux oubliettes, Satan espère stimuler sa popularité en se donnant une BD à sa gloire et quoi de mieux pour parler du Boss des enfers que de donner suite au classique le plus connu? Messieurs Fontaine Rousseau et Cadieux se lancent donc dans l’élaboration d'un univers fantastique peuplé de canots volants, d'humains en perditions et de démons funkys, afin de contenter le patron des pécheurs, une pointe de pizzas à la fois.
Après avoir rencontré Satan, cet espèce d'anarco-punk amateur de Rapide et Dangereux et de veste en cuir de motard, les deux acolytes décident de donner suite au mode de transport popularisé dans le conte d'Honoré Beaugrand, soit le canot volant. Dans ce Québec fantastique, les gens, pas cons, ont vite réalisé le potentiel dans ce contrat avec "Le Yabe". En effet, éviter les clochers pour ainsi éviter la damnation éternelle, en échange d'un mode de transport ultra-rapide et moins embourbant face à la neige, c'est pas pire pantoute comme contrat. Rapidement, les canots volants filèrent d'un bout à l'autre de la Belle Province, mais tous ces contrats finirent par épuiser le Grand Patron des Démons. Il décide donc de sous-traiter auprès de ses démons, ce qui a donné lieu à une véritable explosion de la demande. Bien vite, le taux de fréquentation des églises chute, les âmes se débauchent à vitesse grand V et le sirop d'érable devient l'alcool réservés aux audacieux les plus crinqués. En peu de temps, la Province change complètement de visage, les Anglos doivent élaborer des milices aériennes par montgolfières pour venir à bout des nouveaux bandits des airs, qui font des courses illégales qui ne sont pas sans rappeler Mario Kart. Pire, une crise s'opère sur la Foi, ce qui cause une inquiétude vive au Vatican, soucieuse de constater que "ses meilleurs agneaux" sont en train de s'avilir au point de faire fondre les hivers rigoureux qui caractérise le Bas-Canada. Des hivers qui, nous explique-t-on sont les témoins de la Foi, parce qu'il faut vraiment aimer la Trinité pour se geler les fesses de cette façon. Une panique satanique menace le pays de la fleur-de-lys.
Qu'à cela ne tienne! Le Vatican décide d'envoyer son meilleur élément: Léo Bénédictus Julius Agapet, espion spécial spécialiste des situations de crise: "Que ce soit pour exorciser des bonnes sœurs possédées ou pour récupérer deux ou trois reliques perdues des Templiers, c'est votre homme!" nous certifie le castor qui nous sert de narrateur. Le vertueux agent spécial intègre une des nombreuses équipes de navigateurs aériens bandits qui participent aux courses illégales. Corbella, une grande canaille costaude qui n'a pas froid aux yeux - Non-M'sieur! - était en train de faire une transaction de cierges de contrebande quand Léo décide de l'impressionner pour mieux infiltrer son équipe de course. Après une démonstration stupéfiante de calage de verres de sirop d'érable, il semble avoir gagné le droit de se joindre à l'équipe de trois, composée de Corbella, Maurice, un chien-pirate dont je n'ai pas vu le nom et leur démon Amdusias. Non, mais sérieux, avez-vous idée de la quantité de SUCRE qu'il y a dans le sirop d'érable, y a de quoi faire buzzer la caboche! Hum Hum. Poursuivons.
La suite se compose de nombreuses péripéties abracadabrantes et pleines de sacres - Sauf dans les courses - où les pirates des airs enchainent les missions périlleuses, les courses hasardeuses et les célébrations chaleureuses. Pour Léo, le monde semble plus nuancé, quand il voit à quel point certaines valeurs existent dans ce monde fou-brac, dont la fraternité. Cependant, au-delà de la question des courses, il y a la question de la préservation du climat, qui menace de franchir un cap sans retours possibles. Les canots volants cause un réchauffement sans précédents, mais essayez de dire aux gens de changer leurs habitudes, pour voir?
Le Diable ne peut évidemment pas s'empêcher de mêler du travail des deux bédéistes, leurs échanges sont hilarants. Le Diable n'est pas le démon terrifiant qu'il veut bien personnifier, mais a plus en commun avec un mononk en pleine crise de la cinquantaine qui pourrait s'appeler Steve ou Gontrand, ou un rockeur nostalgique de sa gloire passée. Peut-être un petit mélange des deux? Mais je comprend Alexandre de péter une coche quand il vient les déranger une énième fois: Être artiste, ça demande du FOCUS et c'est désagréable de se faire interrompre quand on entre dans une heureuse bulle d'élan créatif. Il y a aussi le fait que d'emblée, Satan demande à pouvoir tutoyer. On est comme ça, au Québec, on aime la familiarité du tutoiement.
Mentions également à Corbella, un genre de coureuses des bois à la mine patibulaire qui a l'audace timbrée d'un protagoniste de film d'action et le sens de la famille d'une Marraine de la mafia. Mention également au narrateur, beaucoup divertissant que je l'avais anticipé et qui nous donne des précisions pertinente, bien en selle sur sa bernache du Canada particulièrement bonne pâte.
Mention à cette page qui présente les canots de chaque équipe, les pages 80-81, vraiment imaginatifs et diversifiés.
Il y a tellement d'éléments typiques de la province dans cette BD, que ce soit des symboles, des objets, des éléments historiques, des lieux ( Le superbe hôtel de Montebello, plus grande chalet en bois rond au monde existe bel et bien) et des références culturelles. Le tout est joyeusement mêlé avec des exagérations amusantes, des éléments fantastiques et quelques caricatures rigolotes ( notamment les britanniques et leur attitude carrée). Il y a même quelques clichés habilement modernisés, notamment dans les gadgets hyper-sophistiqués des laboratoires du Vatican. Est-ce que de voir autant de sciences entre les murs d'une entité qui a cherché à limiter les avancés scientifiques est en soit ironique, je vous laisse en juger. En tout cas, placer le centre du récit sur le sujet même qui servait d'antagoniste, le Diable, bien sur, est en soit culotté, mais en matière de religion, le Québec n'est vraiment plus au même point.
J'ai trouvé bien trouvé ce parallèle avec les changements climatiques, alors que la chaleur monte et que les canots ( alias "les grosses bagnoles) ne sont plus des transport viables à long terme. Bien sur, la plupart des personnages rit de l'idée de ne plus utiliser les canots, "on va pas prendre le bus comme des pauvres?!" fut le commentaire récurant. Bah oui, c'est pas facile de sortir de ses habitudes et la facilité est un argument séduisant.
Comme j'ai pu le voir dans la majorité de mes lectures en BD québécoise, on a un langage très familier, avec des tournures syntaxiques et des libertés de vocabulaire qu'on retrouve d'ordinaire à l'oral. Donc, oui, c'est du français québécois peu soutenue et rempli de "slangs". Ce n'est pas du joual pur et dur, mais assurément pas la version plus internationale du français québécois qu'on retrouve beaucoup dans les romans intermédiaire ( 8-12 ans) et les albums jeunesse. Pour les européens, ça pourrait être déstabilisant, mais ce n'est pas incompréhensible non plus. Juste très nationalement épicée.
Côté graphisme, je reconnais le style québécois courant, soit une composition éclatée, parfois avec des cases classiques, mais aussi des illustrations isolées sur une pleine pages, des séquences en cercle, de grande illustrations en pleine page, des bulles arrondies, d'autres informes et semi-encastrées, bref, éclaté. On utilise le noir et blanc, sans couleurs, mais avec toute sorte de jeux de lumières, sauf pour la couverture. Enfin, on préfère des dessins plus près du cartoon que du réaliste, avec toute sorte d'onomatopées et d'effets comiques. Ça me rappelle la BD "Football-Fantaisie", "Botanica Drama" et un peu de Frenchkiss 1986" , toutes des bd québécoises au style similaire. J'aimerais bien apprendre pourquoi on ne fait pratiquement aucune BD en couleurs ni de BD au graphisme réaliste au Québec. En tout cas, la Belle province sait assurément produire des Bd divertissantes.
C'est le genre de BD que je relirais dans les coups de blues, histoire de changer d'air et rigoler de toutes ces références et clin d’œil emmêlées tel pâté chinois bédéesque. Avec ses personnages casse-cou et tape à l’œil, ses catholiques 007, ses courses façon Mario Kart et sa structure en apparence chaotique qui est en réalité tripartite, "Les canots de Satan", c'est la version Métal qui revisite à grande décharge d'humour un classique de la littérature québécoise, sous la chanson "Smoke on the water" de Deep Purple. Je vais le poser juste à côté de Rainbow Apocalypse, mon roman déjanté préféré.
Rock'on Kébec!
Pour un lectorat adulte ( mais qui peut convenir aux vieux ados et jeunes adultes aussi, hein, 'faut juste pas avoir peur des bestioles démoniaques et de quelques gros mots typiquement québécois - Réussis ou non. Désolée, Léo, c'est pas "Tabernacle" mautadine! )
Catégorisation: BD humour fantastique québécois, littérature adulte
Note: 8/10
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Meilleurs BD québecoises, La Bibliothèque de Sparkus (BD): Si je devais avoir une bibliothèque privée on y trouverait..., Olibrius:Grosses BD, Les BD les plus drôles et Mention OLIBRIUS BD
Créée
le 3 juin 2025
Critique lue 11 fois
BD adulte de 2020, "Chinese Queer" est ce genre de Bd qui comporte une forte dimension philosophique existentielle, un côté de critique sociale et un graphisme assez particulier.Faire un résumé de...
Par
le 22 mai 2022
5 j'aime
Second opus de la série qui a gagné le Prix des Libraires du Québec dans la catégorie BD étrangère, "L'ombre de l'oiseau" est plus sombre et profond, mais prend place dans un monde plus élaboré,...
Par
le 23 oct. 2022
4 j'aime
Cette Bd, qui a un format de roman, donne le ton dès sa couverture: deux gars qui sont appelés à se rapprocher malgré des looks plutôt différents. Même les couleurs illustrent d'emblée la douceur de...
Par
le 25 févr. 2023
4 j'aime