J’ai commencé My Hero Academia à l'époque de ça sortie en Scan.
J'adorai le style de dessin d'Horikoshi, j'avais pu lire son précédent manga annulé et je m'étais rappelé de ce style bien particulier. Avec cette nouvelle oeuvre et ces premiers chapitres j'ai été très vite conquis.
Une promesse plus intime, presque naïve, mais qui me parle encore aujourd’hui parce qu’elle touche à quelque chose de profondément humain. Est-ce qu’on peut devenir un héros sans être né du bon côté de la loterie? Je me suis beaucoup retrouver dans ce petit bonhomme plein d'espoir au début. J'avais moi même vécu une déception d'enfance dès les débuts et j'avais l'impression que ce manga m'étais totalement adressé... La chute avec cette fin a été assez grande, vous pouvez le comprendre, si vous avez l'historique au complet....
Donc Horikoshi nous demande, est-ce qu’on peut arracher sa place au monde à la force du cœur, de l’obstination, du regard qu’on pose sur les autres? Avec une douceur surprenante pour un manga qui allait devenir aussi énorme.
Je revois encore ces premières pages. Deku, c’est le gamin qui prend des notes, qui observe, qui comprend, qui rêve trop fort dans une société qui a transformé l’héroïsme en industrie et en hiérarchie. Une société qui te regarde d’abord comme un produit, un potentiel, une marque... et lui, au milieu, sans rien. Sans ce petit truc génétique qui te donne le droit d’exister. Ça aurait pu être triste, misérabiliste, mais le manga en fait quelque chose de vibrant. Parce que Deku n’est pas juste “le faible”. Il a déjà quelque chose que beaucoup n’ont pas, même parmi les “cheatés”. Il a ce réflexe de se jeter vers le danger. Il a cette empathie immédiate.
Il a ce sens du sacrifice qui ne vient pas d’un pouvoir, mais d’un choix.
Bref... J'étais conquis par la proposition!
Sous cette forme un peu enfantine, j'avais en main un vecteur de motivation terriblement effiace!
Alors pendant longtemps, j’ai eu l’impression que l’œuvre savait exactement ce qu’elle faisait avec ça. Même quand elle tombait dans des clichés très shonen, l’école, les examens, les tournois, les rivalités, tout ça, il y avait un fond, une inquiétude derrière le décor. Le monde des héros est beau en vitrine, mais il est fissuré. Les classements, les agences, les carrières, les caméras, les fans, les déceptions, la pression. Et surtout, ceux qui n’entrent pas dans les cases. Ceux qui ont un pouvoir “sale”, “effrayant”, “inutile”. Ceux qui n’ont rien. Ceux qu’on laisse au bord de la route.
C’est ça qui m’a accroché plus que le reste. Ce qui me tenait, c’était la manière dont le manga semblait dire que les vilains ne sortent pas d’un chapeau. Qu’ils sont des conséquences. Qu’un Shigaraki n’est pas seulement un méchant à abattre, mais une plaie ouverte que la société a refusé de soigner.
Je me disais que la fin allait forcément revenir à cette question. Pas seulement sauver le monde d’un gros boss final, mais sauver le monde de ce qui fabrique des boss finaux.
Je ne vais pas mentir, j’ai aussi eu ma phase d’enthousiasme pur. La montée en puissance, les révélations autour du One For All, la galerie de personnages, les moments où la série te donne un frisson simple, presque enfantin. All Might qui arrive comme une apparition, le symbole, la lumière. Les élèves qui commencent à prendre chair, pas juste comme des gimmicks. Endeavor qui devient intéressant là où on ne l’attendait pas. Le manga a ce talent de rendre certains personnages plus complexes qu’ils ne devraient l’être dans un shonen de cette taille. Et quand il veut être tendre, il est vraiment tendre. Il sait écrire la honte, la peur, la culpabilité, le besoin de reconnaissance. Il sait aussi écrire la violence sociale sans la nommer frontalement, juste en montrant comment les gens détournent le regard quand quelqu’un a besoin d’aide.
Puis la série a grandi.
Elle a pris de l’ampleur, de la pression, et j’ai senti ce moment très particulier où une œuvre commence à être tirée entre ce qu’elle veut raconter et ce qu’elle doit livrer. Plus tu avances, plus tu sens que tout doit converger, que tout doit s’emboîter. Et là, l’arc final arrive avec cette sensation d’inévitable. Il y a des choses que j’ai respectées dans la manière dont Horikoshi a tenté de gérer la fin. Je comprends l’idée de ne pas faire une interminable bouillie de combats où tout le monde a son quart d’heure gratuit. Je vois qu’il essaie de resserrer sur quelques fils essentiels, sur les gros duels émotionnels. Il y a une volonté de faire du sacrifice quelque chose de central, pas juste une mécanique dramatique mais une vraie décision. L’idée que Deku doive perdre le One For All, sur le papier, ça a quelque chose de fort. C’est une manière de dire que le pouvoir n’est pas un trophée. Que l’héroïsme ne se récompense pas forcément par une couronne.
J'aime profondément cette histoire, puisque c'est l'histoire de petit garçon qui va, à l'aide de ces camarades, de ces maitres, de ces modèles et de ces rivaux, toujours se battre et évoluer pour atteindre des sommets!
Sauf que voilà...
Le problème, c’est ce que cette fin raconte vraiment une fois que la poussière retombe et c’est là que, moi, je décroche violemment.
Parce que j’ai fermé les derniers chapitres avec une sensation horrible. Pas juste de déception. ou de la de frustration de fan mais un truc plus froid, plus triste. La sensation que le manga venait de valider exactement ce qu’il semblait combattre au début. Comme si, au final, Bakugo avait eu raison dès la première page. Comme si le monde avait toujours fonctionné comme ça, et qu’il n’y avait rien à y faire.
Quand Deku perd le One For All, il ne reste pas héros. Il ne réinvente pas le rôle. Il ne devient pas l’exemple vivant qu’on peut agir sans être né avec le bon outil. Il devient prof. Et attention, être prof c’est important, ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est ce que ça signifie dans la logique du récit. Ça signifie qu’une fois que tu n’as plus de pouvoir, tu sors du terrain. Tu redeviens un spectateur de ceux qui ont continué leur carrière de héros “officiels”. ça, pour moi, c’est un message d’une violence folle quand ton manga s’ouvre sur “peut-on devenir un héros sans alter”. La réponse finale, dans les faits, c’est non.
Ou alors oui, mais seulement si quelqu’un t’adoube. Seulement si tu es choisi. Seulement si tu as accès à une technologie hors de prix. Seulement si tes proches te financent une armure plein de technologies dangereuses et compliqués.
Et là, tout se renverse.
Je ne peux pas m’empêcher de ressentir ça comme un énorme “retour à l’ordre”. Comme si l’œuvre avait passé dix ans à te parler de dépassement de soi, d’éthique, d’empathie, pour finir sur une morale qui dit que la naissance et les ressources gagnent toujours. Que l’effort ne suffit pas. Que le déterminisme social, génétique, économique, est plus fort que tout.
Et franchement, à la simple écriture de ces lignes, je trouve ça glaçant.
Le pire, c’est que cette impression se double d’un autre malaise, celui du népotisme. Deku devient héros parce qu’All Might le choisit. Il est sélectionné, comme un héritier, comme il l'a vécu lui même par le passé, par soupçon sur ça moralité, l'un d'un événement ponctuel.
Et quand il perd tout, il redevient héros parce que ses amis lui achètent littéralement le retour sur scène. Je sais que certains y verront un symbole d’amitié, un geste collectif, un “un pour tous” inversé. Je comprends l’intention. Mais l’effet que ça produit sur moi, c’est l’inverse. Ça me donne l’impression que pour exister dans ce monde, il faut soit avoir un pouvoir, soit avoir du capital, soit être soutenu par un réseau qui a les moyens. Ce n’est pas un message sur la solidarité, c’est un message sur l’accès aux privilèges.
Et pendant ce temps, la société, elle, ne change pas...
C’est là que ma frustration devient presque idéologique. Parce qu’on m’a vendu une critique d’un système, et on me rend un système quasi intact. Les classements continuent. La hiérarchie continue. Les logiques de vitrines, de numéros, de stars, continuent. Même après une guerre qui a littéralement mis le monde à genoux. Et donc, à quoi a servi tout ça, au niveau du thème? À quoi a servi Shigaraki, si ce n’est à être un boss final?
Et là, je reviens à ce qui me déçoit le plus dans le traitement de Shigaraki. J’aimais l’idée qu’il soit le produit d’un monde incapable de tendre la main.
J’aimais que Deku doive affronter quelque chose de plus grand qu’un méchant, un symptôme, une conséquence. Avec le fait d’avoir ramené énormément de choses à All For One, à l’orchestration, à la manipulation, ça a un effet terrible. On transforme ici une critique structurelle en récit du mal absolu contre le bien. Du coup, c’est logique que l’épilogue ne réforme rien. On a tué le grand méchant, donc tout va “mieux”. Mais non. Les mêmes conditions existent. Les mêmes exclusions existent. Les mêmes injustices existent. Simplement, on a mis un pansement héroïque sur une fracture sociale.
Puis il y a Deku lui-même, et là je deviens presque triste pour lui. Parce que cette fin, je la ressens comme insultante à la hauteur de ce qu’il a donné. Le gars sauve le monde, et ce qu’on me montre, c’est une forme d’effacement. Une vie modeste, pas forcément choisie, un retour à l’anonymat, le sentiment qu’il est devenu un “prolétaire” dans son propre récit. Et pire, l’idée qu’il soit un peu seul. Qu’il suive ses anciens camarades de loin. Qu’il n’y ait pas ce sentiment de reconnaissance ou de chaleur qui devrait envelopper quelqu’un qui a tout sacrifié.
Même sur le plan émotionnel, même sur le plan humain, j’ai l’impression qu’on lui refuse quelque chose.
Je sais que certains diront que c’est justement le point, que l’héroïsme c’est aussi accepter de ne pas être récompensé. Et je pourrais être d’accord dans une autre œuvre, dans une autre logique. Mais ici, quand tu cumules tout, le déterminisme validé, l’ascension par adoubement, le retour par technologie coûteuse, le statu quo social, et cette sensation que le personnage principal finit “petit”, ça fait un cocktail qui me laisse un goût amer. Pas le goût d’une fin tragique ou courageuse.
Le goût d’une résignation.
C’est ça qui explique, à mes yeux, pourquoi cette fin déclenche autant de débats. Parce qu’on ne parle pas d’un détail de ship ou d’un classement de héros. On parle de ce que l’œuvre raconte au final sur le monde. Est-ce qu’elle te dit que le monde peut changer, ou est-ce qu’elle te dit qu’on peut juste le maintenir en état, au prix de sacrifices individuels, pendant que la machine continue. Moi, j’ai l’impression qu’elle choisit la deuxième option, et c’est une trahison de ce que j’aimais dans My Hero Academia.
Ce qui me rend fou, c’est que je sens aussi que Horikoshi n’a pas fait n’importe quoi. Il y a une cohérence interne, oui. Deku est cohérent dans sa manière de donner, de s’effacer, de se sacrifier. On peut lire ça comme un parcours complet, un héros qui a accompli sa mission et qui transmet. Je comprends. Mais je ne peux pas m’empêcher de voir l’autre lecture, celle qui me serre un peu la gorge. La lecture où l’œuvre te dit qu’un gamin né sans pouvoir, même avec tout le courage du monde, ne peut pas rester héros sans être soutenu par une structure de privilèges. Que la société ne changera pas vraiment, elle s’ajustera, elle se racontera de nouvelles histoires, elle se donnera bonne conscience, mais elle continuera de marginaliser ceux qui n’ont pas la bonne case.
Alors oui, My Hero Academia m’a fait vibrer. J’ai aimé des arcs entiers, tous comme j'ai pu en détester d'autres trop redondant, ou avec des enjeux moindre... J’ai aimé des personnages, j’ai aimé l’énergie, la sincérité, la générosité de certaines idées. J’ai aimé cette volonté de parler de l’empathie comme d’une force. Je ne renie pas ce voyage. Mais je ne peux pas prétendre que la destination me satisfait. Parce que j’ai l’impression d’être arrivé à un panneau qui dit simplement que le monde est comme ça, et que le mieux qu’on puisse faire, c’est survivre dedans.
C’est peut-être ça qui me fait le plus mal au fond. Ce n’est pas que Deku ne devienne pas numéro un. Ce n’est pas qu’il n’ait pas une fin “classique”. C’est que j’avais envie qu’on me dise, après dix ans, que les rêves impossibles valent la peine parce qu’ils déplacent les lignes. Là, j’ai surtout l’impression que les lignes n’ont pas bougé. Que le héros a tout donné, et que le système, lui, a juste continué de tourner.