Scott Snyder poursuit son run de Batman dans le cadre de The New 52, la relance éditoriale de DC Comics. À ce stade, son travail s’est déjà structuré autour de trois arcs majeurs devenus emblématiques : The Court of Owls, qui réinstalle Gotham comme entité mythologique à part entière ; Death of the Family, relecture radicale de la relation toxique entre Batman et le Joker ; et Zero Year, réécriture ambitieuse des origines du Chevalier Noir. Dans tout run super-héroïque, l’architecture ne se limite cependant pas aux grands arcs narratifs. On y trouve aussi des épisodes stand alone, des numéros intercalaires ou des respirations éditoriales. Ces numéros peuvent explorer un personnage secondaire, approfondir une thématique, ou simplement modifier le rythme après un arc dense. Ils participent à la cohérence globale du run, mais sans constituer une intrigue à tension continue avec début, climax et résolution clairement délimités.
L’éditeur français Urban Comics a choisi de regrouper ces épisodes disparates dans un tome. D’un point de vue éditorial, la logique peut être comprise : éviter l’éparpillement, proposer une complétion cohérente du run de Snyder, et offrir aux lecteurs francophones l’intégralité de la période dans un format homogène. Cependant, ce choix interroge sur le plan narratif. Les tomes précédents correspondaient à des arcs structurés, avec une unité dramatique forte. Ici, l’objet s’apparente davantage à un recueil qu’à un volume organique. L’expérience de lecture change : on ne suit plus une progression dramatique continue, mais une mosaïque d’histoires aux tonalités variées. Pour un lecteur attaché à la dynamique d’arc, la cohérence peut sembler plus diffuse.
En juillet 2015, Batman (Tome 6) : Passé, présent, futur est publié chez Urban Comics. Le volume rassemble Batman #18 à #20 et Batman #34, Batman : Annual #2, et Detective Comics #27.
Le Batman #18 met en avant Harper Row, personnage introduit dans The Court of Owls. Scott Snyder en fait progressivement une figure récurrente de son run, presque un contrepoint civil et générationnel à la Bat-Family. Mais l’enjeu central de l’épisode dépasse son simple développement : c’est le deuil de Damian Wayne qui innerve le récit. La mort de Damian agit comme un traumatisme structurant pour Bruce Wayne. Snyder ne traite pas le sujet frontalement avec emphase ; il l’instille en filigrane, dans les silences, les réactions, l’obsession accrue du contrôle. Batman apparaît plus fermé, plus rigide encore, comme si la perte venait fissurer sa méthode autant que son humanité. Ce thème du deuil devient la colonne vertébrale émotionnelle du tome, liant entre eux des récits pourtant autonomes.
Problème éditorial : la mort de Damian n’est pas racontée dans la série Batman elle-même, mais dans une autre publication liée à l’univers DC Comics. Le lecteur qui suit uniquement les volumes Batman chez Urban Comics se retrouve donc face à une conséquence narrative majeure sans avoir accès à sa cause. C’est l’un des effets pervers de la logique d’univers partagé : la continuité devient transversale, parfois au détriment de la lisibilité. Un tome composé de stand alone amplifie cette frustration, car il ne propose ni arc complet ni contextualisation suffisante. L’émotion est là, mais amputée de son événement fondateur. Pour un lecteur non complétiste, cela crée une rupture dans l’immersion.
Les Batman #19 et #20 mettent en scène un affrontement avec Gueule d’argile. On retrouve ici le tandem créatif formé par Scott Snyder et Greg Capullo, dont l’alchimie atteint son plein potentiel lorsqu’ils investissent le registre horrifique. Clayface n’est pas seulement un adversaire physique ; il est une métaphore de la perte d’identité, de la déformation, du corps qui échappe à toute stabilité. Visuellement, Capullo exploite la plasticité monstrueuse du personnage avec une énergie brute, tandis que Snyder accentue la dimension tragique du vilain. Ces deux épisodes offrent un récit tendu, viscéral, et rappellent à quel point ce duo a redéfini l’esthétique sombre de Gotham durant The New 52.
Batman : Annual #2 constitue également une excellente surprise. L’intrigue se déroule à l’asile d’Arkham, institution mythique de l’univers DC, et introduit la figure de l’Anachorète, présentée comme la plus ancienne détenue de l’établissement. L’épisode joue habilement avec l’histoire et la mémoire d’Arkham, transformant le lieu en personnage à part entière. L’Anachorète n’est pas un simple antagoniste : elle incarne une dimension mystique et archaïque du mal, presque métaphysique. Par ailleurs, l’introduction d’Eric Border au sein de l’asile ajoute un nouvel interlocuteur potentiel pour Batman, enrichissant la galerie de seconds rôles. En tant que stand alone, c’est un récit dense, cohérent, et parfaitement maîtrisé.
Le Batman #34 propose une approche radicalement différente : pas de super-vilain extravagant, mais un tueur en série ordinaire, sans costume ni pouvoir. Cette banalité est précisément ce qui rend l’épisode marquant. Snyder y explore une idée forte : Gotham n’est pas corrompue uniquement par des figures spectaculaires, mais par une violence souterraine, endémique. Le mal n’est pas toujours théâtral ; il peut être anonyme, discret, persistant. Le récit adopte un ton presque procédural, centré sur l’enquête, et démontre que Batman est aussi un détective confronté à l’horreur humaine la plus triviale. L’efficacité du numéro tient à cette sobriété. On pourrait même regretter qu’un tel angle n’ait pas été développé sur un arc plus long.
Detective Comics #27 adopte une perspective futuriste et commémorative. L’épisode fonctionne davantage comme un hommage ou une variation conceptuelle que comme un chapitre essentiel du run. Son caractère anecdotique renforce le sentiment d’hétérogénéité du tome. Ce type de numéro, historiquement pensé pour le format kiosque perd une partie de sa pertinence une fois intégré dans un recueil censé structurer une période précise. La logique de compilation en tome a ses avantages commerciaux et archivistiques, mais elle peut diluer l’impact symbolique de certains épisodes conçus comme des objets autonomes.
Le volume rassemble plusieurs dessinateurs. Tous livrent un travail solide, parfois remarquable, mais l’absence d’unité graphique affaiblit la cohérence globale. Dans un arc continu, la patte d’un artiste comme Greg Capullo assure une identité visuelle forte. Ici, les variations de styles soulignent la nature fragmentaire du recueil. L’ensemble reste qualitatif, mais l’expérience esthétique manque d’homogénéité, ce qui accentue l’impression de compilation plutôt que de récit pensé comme un tout.
Batman (Tome 6) : Passé, présent, futur illustre les forces et les limites d’un recueil de stand alone. Individuellement, plusieurs épisodes sont excellents : exploration du deuil de Damian, horreur maîtrisée avec Clayface, enquête sombre et réaliste dans Batman #34, immersion réussie à Arkham. Cependant, l’absence d’arc unificateur et la dépendance à une continuité externe réduisent la puissance narrative du volume. Plus qu’un tome structuré, il s’agit d’un panorama de la période Snyder. Intéressant pour compléter une collection ou approfondir certaines thématiques, mais moins satisfaisant pour un lecteur en quête d’un récit compact, avec une progression dramatique claire et autosuffisante.