Phénix, l'oiseau de feu (Édition 90 ans), tome 2 par HuangFeihong

On sait tous que Tezuka est un génie, sans même avoir lu ses mangas c'est un constat qui s'impose à la bouche du plus grand nombre et c'est là le plus grand paradoxe je trouve : C'est un auteur qui effraie; génie oui, Dieu peut-être mais une Déité du manga un peu vieux jeu quand même, dont le temps serait révolu. Combien de fois ai-je entendu " le style Tezuka avec ces personnages stéréotypés me freine"? Un nombre incalculable de fois et je ne cache pas avoir retardé mes lectures sur des aprioris compte tenu de son chara design old-school sur lequel il m'était impossible ne serait-ce que d'imaginer qu'il pouvait véhiculer de grandes émotions.


Phénix est une œuvre-monde, un manga dont l'ambition narrative n'a que peu d'équivalent même encore aujourd'hui. Et les trois histoires présentent dans ce volume font parties des plus originales, les plus novatrices que j'ai pu lire et la troisième qui clos ce second volume est n'ayons pas peur des mots une de mes plus grandes lectures tout médium confondu.


A noter que Yamato et Phénix (et le chapitre l'Espace) ont eu droit à leur adaptation oav réalisé par deux grands noms de la Japanime que sont Rintaro et Yoshiaki Kawajiri (Pour Phénix et l'Espace du moins).


Yamato étant le segment de la trilogie le moins réussi, en lisant l'œuvre originale on comprend pourquoi : le réalisateur n'a gardé le fond -sérieux- et à privé le métrage de ce qui faisait la force du Tezuka, à savoir sa narration visuelle unique.

Chez Tezuka aussi Yamato est sans aucun doute l'histoire la moins palpitante de sa grande fresque millénaire mais c'est sans compter sur la richesse visuelle dont il fait preuve tout simplement pour divertir le lecteur. Parce que oui sur ce chapitre son mot d'ordre c'est le divertissement et il met tout en œuvre pour amuser le lecteur quitte à créer des violentes ruptures de tons. Yamato est marqué par un certain cynisme et une violente critique (limite un pamphlet) de la famille royale Japonaise et de la réecriture de l'Histoire pour asseoir son autorité, chose dont il se défend dans les pages supplémentaires en fin d'ouvrage.

Ce chapitre est bourré d'essais graphiques et narratifs en tout genre : les personnages peuvent se déjouer des cases, il y a pleins d'éléments méta où le mangaka se moque de ses propres figures de style, c'est burlesque avec plusieurs emplois de figures caricaturales qui tranche avec le tragique de l'histoire.

Quelques exemples de planches au découpage unique :

Ici le découpage se met au diapason de l'apparition du Phénix avec une composition en "éventail"

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Ici vous pouvez constater à quel point Tezuka peut faire preuve de génie pour représenter beaucoup d'éléments avec une économie de moyen qui force le respect : Ca ne saute peut-être pas aux yeux au premier coup mais l'arbre est dessiné dans sa quasi entièreté sur l'horizontalité de la page, il y a des ellipses, le temps s'écoule et malgré les différents points de vue l'ensemble forme un tout homogène avec des personnages qui ont toujours une position cohérente dans le cadre. A aucun moment les différentes cases gênent l'ensemble de la composition : elles font corps avec l'arbre au milieu.

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Sur cette page une des nombreuses idées "drolatique" qui font lorgner le manga du coté de la bd Franco-Belge.

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Et enfin comment se servir du découpage de façon géométrique pour faire du foreshadowing?

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Pour finir sur ce premier chapitre je dirai que là où ca me surprend c'est que Tezuka est souvent mentionné comme ayant révolutionné le découpage manga, de l'avoir "éclaté", dynamisé, l'ayant conçu avec l'œil d'un cinéaste et pourtant.... les idées foisonnantes contenues dans ce volume je ne les retrouve pas ou alors très peu (chez des mangakas indépendants et notamment dans l'Ero Guro) et cette idée novatrice que la composition peut prendre des formes géométriques, isoler un personnage à l'aide de la disposition des cases etc... ça ce sont des éléments que je n'ai pas l'impression d'avoir aperçu dans les manga qui ont succédé à Tezuka... étonnant.


Mon avis sur le deuxième chapitre sur "La Nonne" sera bref. C'est du récit conceptuel, qui aurait pu faire partie d'un grand recueil de nouvelles fantastiques de l'époque dont le récit en forme de boucle n'a pas un brin de gras qui dépasse : C'est super efficace, simple dans le déroulement et malgré sa relative concision c'est un récit qui marque durement. Visuellement si c'est beaucoup plus classique que le premier chapitre Tezuka compte sur de nouvelles façon beaucoup plus expressives pour mettre l'accent sur des situations clés.


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Ici panel assez classique mais l'on peut déjà apercevoir certaines influences de ses contemporains notamment Shigeru Mizuki (chose qui sera encore plus palpable dans le dernier chapitre)

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Et pour finir l'assassinat tout en clair obscur qui dit beaucoup de choses sur le récit lui même avec la chute de la nonne sur-découpée.


Le dernier chapitre "Phénix" est celui qui m'a causé le plus de problème. Je n'ai pas une belle plume et tout ce que je pourrais écrire ne rendra pas justice à la beauté de ce récit qui est le plus grand que j'ai lu dans l'univers manga.

Un chapitre qui résume tout en 300 pages, l'œuvre d'une vie pourvu d'un souffle romanesque si intense que Tezuka repousse les limites du possible.

Sur le plan artistique les étoiles se sont alignées pour l'auteur, puisant encore plus dans le Gekiga et chez Mizuki (pour les décors détaillés) Tezuka nous livres son œuvre la plus saisissante d'une point de vue formel. Il y a des idées scénographique complètement folles ici, la rage et l'incompréhension de son protagoniste n'a jamais était aussi prégnante que dans ce chapitre Phénix. Une histoire d'une violence stupéfiante qui côtoie plusieurs scènes d'un lyrisme quasi divin. Les deux scènes de la coccinelle (qui ne figureront pas dans ma liste d'images parce que c'est un moment tellement intense qu'il faut le découvrir par soi-même) empruntent au meilleur de la littérature folklorique japonaise : comment ne pas penser à certains récits de Lafcadio Hearn?

Honnêtement l'allergie au style Tezuka n'a plus lieu d'être ici.


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Cette scène pourrait être limite être une parodie de l'économie de moyen jusqu'à plus soif de l'animation japonaise, vous savez quand plutôt qu'animer des personnages durant une discussion les animateurs se contentent de coller les dialogues sur un décors fixe. Ici c'est sans compter le génie de Tezuka bien évidemment : les personnages criminels -dont le protagoniste- se concertent en catimini et seul les ondes du lac sont témoins de la discussion, ondes qui réagissent à l'intensité des dialogues qui monte crescendo.


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Ici une des meilleurs composition du maître à mon humble avis. Ou comment créer du mouvement dans son horizontalité ( le parcours est clairement défini) tout en détaillant cette marche éprouvante via plusieurs plans sur la gauche, comment ne pas penser à une séquence cinématographique avec cette mise en page ?


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Zoom et dezoom vertigineux.


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Un des thèmes majeurs de ce récit fleuve est l'unité de toute chose dans le cosmos, le cycle des réincarnations etc... et Tezuka met autant d'ardeur à dessiner l'infiniment grand que l'infini petit, que ce qui nous est proche ou éloigné dans le temps.


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Et pour finir deux blanches bonus que je vous partage uniquement pour illustrer le génie de Tezuka dans la conception des décors : quand on connaît le mangaka uniquement par des ouï-dire difficile d'imaginer qu'il en est l'auteur n'est ce pas ?


Pour conclure oui Tezuka est responsable d'un véritable chef d'œuvre avec Phenix que peu peuvent se targuer ne serait ce que d'avoir frôler le génie. Il y a un seul auteur qui a eu suffisamment de cran pour marcher sur les traces de Tezuka et ce n'est nul autre que Hisashi Sakaguchi dont Ikkyu partage de grandes similitudes et non pas uniquement pour son côté irrévérencieux (Ikkyu qui pisse du haut d'un temple c'est aussi insolent que la jeune femme qui chie sur la main de bouddha).


Pour ceux qui comme moi ont commencé via l'adaptation de Rintaro (véritable chef d'œuvre de l'animation japonaise) difficile d'imaginer un récit originale aussi dense. Rintaro ayant fait le choix de couper une grosse partie du chemin de croix de Gao et de ses nombreux doutes et questionnements notamment le sens donné à la vie dans un monde en dégénérescence où l'Église est de connivence avec l'état pour asseoir son influence sur le peuple, que reste-t-il a Gao si il est condamné à mourir sur toutes les trames de son existence.. etc

Dans l'adaptation Gao est pratiquement muet et le contexte politique de l'époque de Nara mis sous silence (même si ça reste facilement imaginable) et les tensions sociales sont illustrées par quelques scènes seulement.

Mais c'est une super adaptation que je recommande


Lisez phenix c'est grand et prolongé le plaisir avec Ikkyu même si je me rend compte (alors que pendant un temps c'était mon manga préféré) qu'il vient de se faire chiper la place !

Déjà au dessus de la concurrence à l'époque (talonné de près par Kamui Den) et encore au dessus plusieurs décennies dans le futur, le temps n'a aucune emprise sur Phénix.


HuangFeihong
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le 18 déc. 2025

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HuangFeihong

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