ReV est une de ces bandes dessinées à la couverture singulière qui attise la curiosité. D’un blanc mat jaillit une explosion de couleur vive et abstraite. Au premier plan est incrusté un être filiforme en noir et blanc, une petite silhouette face à une immensité colorée. Vous est présenté, mais vous ne le savez pas encore, l’avatar de Gladis, l’héroïne des pages qui vont suivre. Le discret relief, mandala transfiguré de symboles aux allures mystiques, est à l’image de l’histoire, mystérieuse. Peut-être un portail sur un autre monde ? Car c’est bien le cœur du récit que l’auteur de bande dessinée français Édouard Cour nous offre avec cette pépite graphique.
« Téléchargement terminé…. Bon voyage, Gladis. » Ouvrez les yeux, le rêve commence : Gladis embarque pour la première fois dans le nouveau jeu vidéo ReV, un monde virtuel façonné par les songes de ses utilisateurices. Dès les premières minutes de connexion, elle rencontre Mr_IO, joueur vétéran aux cheveux ébouriffés. À la recherche de la clé des mystères que renfermerait le jeu vidéo, il lui propose de jouer en coopération et de l’accompagner dans son expérience. « Il y a deux types de coopération. Active ou Passive. […] Soit je participe, soit je vous suis en simple observateur. Je vous propose la passive. »
Pas d’introduction dans le monde réel donc, la réalité virtuelle ouvre la porte de cette bande dessinée à l’originalité sans nom. La première page absorbe le lectorat dans le vif du sujet, le monde virtuel de ReV. Celui-ci ressemble à certains égards au réel, en plus disloqué et halluciné. Ce n’est que par ce biais qu’on aura une impression de réalité puisque dans ReV, les décors se construisent en fonction du joueur ou de la joueuse et de sa réalité. Bienvenu.e dans le monde de la psymulation…
Les références cinématographiques telles Ready Player One de Steven Spielberg, Tron de Steven Lisberger - on pense à la série télévisée d’animation franco-belge Code Lyoko - rencontrent l’univers psychédélique d’Alice aux pays des merveilles. D’une forêt sombrement mystérieuse aux couloirs d’un hôtel semblable à un dédale sans fin, Gladis arpente ReV, l’expérimente à l’instinct. Chaque événement inattendu, chaque nouvelle rencontre improbable lui permettra de passer au niveau supérieur. Jusqu’où le jeu la mènera-t-il ?
Des fanatiques illuminés, comme une grand-mère feuillage miniature et rabougrie, et autres personnages à tête de coquillages ne sont que dialogues obscurs, voire totalement abstraits. Mais en filigrane pourtant, des sujets comme l’extinction des espèces ou la guerre sont effleurés. Au milieu de cette expérience, Mr-iO se montre un bon guide et n’influence pas la jeune joueuse. Il observe, acquiesce. Son objectif est tout autre.
Après la trilogie Héraklès (2016) et Les Souvivants (2019), BD post-apocalyptique française en collaboration avec le scénariste Davy Mourier, le dessin saisissant d’Édouard Cour emmène dans un univers futuriste audacieux, un récit proche du voyage initiatique dans lequel tout n’est que métaphore. La nervosité de son trait révèle une grande maîtrise du coup de crayon.
Les planches d’aplats noir et blanc de Les Souvivants ont laissé place à l’innovation et l’exploration de nouvelles formes graphiques. Chaque case est une succession de précisions graphiques, une profusion d’éléments fouillés et de détails hachurés. Le monde de ReV est autant onirique qu’abyssal.
L’auteur embarque le lecteur dans un jeu de colorimétrie. La couleur infusé par touche au début dans les paysages, les vêtements, s’entrechoque avec le noir et blanc majoritaire pour une expérience visuelle à la fois étonnante et admirable. Elle s’agite et s’incruste dynamiquement dans l’histoire comme les missions hallucinantes que Gladis doit affronter. Jusqu’à entrevoir même ce qui ressemble à un tableau de Van Gogh sous acide… Ajouté à cela, l’incrustation originale des personnages au premier plan qui alimente la profondeur d’un dessin fouillé que l’on admire à volonté.