C'est ainsi que Red Dust le solitaire apparut pour la première fois à Greenstone Falls. Sid Bullock, le cocher, ne savait pas à quel point il était bon prophète lorsqu'il maugréa entre ses dents, en voyant l'étranger prendre la direction du Triple Six : - « les gars, les choses ne seront plus jamais comme avant, dans ce coin-ci. Quelque chose vient de changer sous le soleil... »
Le trait d’Hermann ne quittera pas nos mémoires
Quel triste départ pour le monde de la bande dessinée, puisque Hermann Huppen, immense dessinateur et scénariste belge connu sous le nom d’Hermann, s’est éteint le 22 mars 2026 à Bruxelles, à l’âge de 87 ans. Né le 17 juillet 1938 à Bévercé, en Belgique, il laisse derrière lui une œuvre monumentale qui aura durablement marqué plusieurs générations de lecteurs et redéfini par sa puissance évocatrice une certaine idée de conception de la bande dessinée. Son trait facilement reconnaissable aura donné naissance à quelques monuments, comme Bernard Prince, Comanche, Jugurtha, Nic, Duke… autant de séries où sa force visuelle et narrative imposait une réelle signature. Mais Hermann ne fut pas seulement un dessinateur d’exception, car il sut aussi conjuguer écriture et dessin avec une remarquable intensité dans des œuvres devenues incontournables comme Jeremiah ou Les Tours de Bois-Maury. Son parcours fut récompensé par d’innombrables distinctions, preuve éclatante de l’empreinte qu’il laissa dans le paysage artistique européen. En France, il reçut notamment en 1970 le prix Phénix pour Bernard Prince, puis en 1984 un prix récompensant l’ensemble de son œuvre à Aix-en-Provence. Suivirent le prix du meilleur graphisme au festival de Solliès-Ville en 1989, celui de meilleur dessinateur à Lys-lez-Lannoy en 1992, le prix Bédésup en 1996 pour Sarajevo-Tango, le Grand Prix de Solliès-Ville en 1997 pour Caatinga, le prix du meilleur album à Chambéry en 1998 pour Assunta, puis en 2008 le prix Marlysa, accompagné d’un prix coup de cœur pour Afrika. En 2012, Chambéry salua à nouveau l’ensemble de sa carrière. Enfin, 2016 consacra définitivement son statut de maître avec deux nouvelles distinctions majeures : le Grand Prix de la ville d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre, ainsi que le prix de la Ville de Moulins pour la meilleure illustration avec Old Pa Anderson.
Et cette liste, déjà impressionnante, ne représente qu’une partie des honneurs reçus, puisque l’Espagne, la Belgique, la Suisse, l’Italie, la Suède ou encore le Danemark lui ont eux aussi rendu hommage au fil des décennies à travers de nombreuses récompenses, consacrant une carrière dont l’influence dépasse largement les frontières francophones. On retiendra également qu’en 2009, la France lui remit le titre de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres, distinction symbolique venant reconnaître l’ampleur d’un parcours artistique hors norme. Vous l’aurez compris, c’est un immense nom de la bande dessinée qui nous quitte aujourd’hui. Un véritable concepteur artistique, ainsi qu’un narrateur d’une rare densité. Il laisse derrière lui une œuvre gigantesque qui aura profondément nourri le lecteur que je suis, et façonné mon regard sur la bande dessinée, contribuant à enrichir un patrimoine artistique dont il fut l’un des plus grands représentants. C’est pourquoi, au nom de tous les amoureux de bande dessinée de ton époque comme de celles qui ont grandi après toi, je veux simplement te dire merci, Hermann. Merci pour toutes ces pages qui ont accompagné nos imaginaires, pour ces personnages emblématiques qui continuent de vivre en nous, pour cette force tranquille que ton trait savait transmettre intelligemment. Tu laisses derrière toi bien plus que des albums. Tu laisses une part de mémoire, de rêve et d’émotion dans le cœur de plusieurs générations, dont je fais partie.
Merci pour tout, et bonne route, Hermann.
Premier galop d’un western majeur
Le tandem formé par Hermann Huppen et Michel Greg, déjà à l’origine des aventures de Bernard Prince, se reforme en 1972 pour donner naissance à une nouvelle série, cette fois ancrée dans l’univers du western avec Comanche. Avec ce premier tome, Red Dust, les attentes étaient naturellement élevées, tant la rencontre de ces deux auteurs portait déjà en elle de solides promesses, promesses que cet album parvient à honorer via la conception d’un nouveau western. Sur le plan scénaristique, Greg propose un premier récit très marqué par son époque. Le manichéisme est assumé, certains archétypes apparaissent, et plusieurs ressorts narratifs relèvent clairement des grands codes du western classique. Pourtant, réduire cet album à une simple mécanique de clichés serait injuste, car derrière cette apparente simplicité se cache une mise en place particulièrement intéressante. Greg construit une base narrative solide destinée à accueillir une série entière, et l’on sent dès ce premier volume une volonté de créer un espace dramatique durable où les enjeux pourront se développer avec ampleur, non pas autour d’un shérif, de tuniques bleues, de hors-la-loi ou d’un quelconque chasseur de primes, mais autour d’un ranch.
Le ranch 666 Triple-Six, situé à Greenstone Falls, n’est pas simplement un décor, mais l’enjeu vivant du récit. Au bord de la faillite, vidé de ses bêtes et cowboys, menacé de l’intérieur comme de l’extérieur, il représente un territoire à reconquérir. Quelqu’un agit dans l’ombre pour pousser sa propriétaire, Comanche, à abandonner les lieux, mais Greg a l’intelligence de ne pas tout révéler immédiatement. Il laisse planer un doute pour construire progressivement son intrigue, et enchaîner les péripéties pour maintenir l’intérêt du lecteur. Le choix du titre de la saga : « Comanche », est d’ailleurs particulièrement révélateur. Alors même que le personnage qui impressionne le plus immédiatement est Red Dust, c’est bien le nom de la propriétaire du ranch qui donne son identité à l’ensemble. Un détail qui n’a rien d’anodin, car il suggère d’emblée que l’évolution de la bd sera intimement liée à celle de cette femme, et par conséquent que la série ne se contentera donc certainement pas d’aligner des aventures autour de l’ouest sauvage, mais plutôt autour du ranch.
Comanche apparaît dès ce premier tome comme une figure particulièrement bien pensée. Dans un univers rude, dominé par des hommes, Greg lui donne une place centrale sans jamais forcer artificiellement son importance. Elle incarne une autorité fragile mais réelle, qui refuse de céder malgré les pressions, et surtout une présence qui équilibre parfaitement la brutalité ambiante. Son écriture est intelligente car elle évite les caricatures. Elle n’est ni une simple victime, ni une héroïne idéalisée, mais une femme contrainte de tenir debout dans un monde hostile. Face à elle surgit Red Dust, véritable moteur dramatique du récit. Et on peut dire qu’à travers ce personnage, l’influence du western cinématographique italien saute aux yeux. En effet, Red évoque clairement les grandes figures silencieuses popularisées par Clint Eastwood, c’est-à-dire peu bavard, regard fermé, efficacité a donner froidement la mort, et une aptitude naturelle à imposer sa présence sans avoir besoin d’en faire trop. Là où Blueberry misait davantage sur l’expressivité et une personnalité immédiatement sympathique, Red Dust se construit sur une retenue et une dureté plus frontale. Son arrivée au ranch constitue le véritable déclencheur du renouveau. Il s’impose presque naturellement comme contremaître, non par discours mais par l’action. Très vite, Greg fait de lui un homme dont la réputation se forge dans la confrontation directe. Chaque duel sert alors autant à nourrir le spectacle qu’à définir le personnage. Et sur ce terrain, l’album fonctionne admirablement.
N'humiliez jamais un veau galeux, Comanche, c'est peut-être un futur grand taureau de combat. J'ai appris ça au Mexique, dans le temps...
Les affrontements sont nombreux, rythmés, nerveux, et assez lisibles. Le duel entre Red et Kentucky reste particulièrement marquant, tout comme le règlement de comptes dans les ruelles de Greenstone Falls face à une ribambelle d’Hondo. Mais ce premier tome ne se limite pas qu’à des scènes de duel. L’un de ses grands intérêts réside aussi dans sa capacité à faire ressentir toute une économie de ville-frontière. On découvre l’économie de Greenstone Falls, que ce soit via le saloon, le forgeron, le commerçant, le convoyeur, les éleveurs… tout cela compose un véritable tissu social qui donne au récit une épaisseur très appréciable. Le western n’est pas ici seulement un décor spectaculaire, mais devient une structure vivante participant à un équilibre général auquel on croit. L’arrivée du chemin de fer ajoute également une dimension historique particulièrement intéressante. En arrière-plan, on sent déjà les mutations profondes de l’Ouest américain, d’ailleurs la conclusion de l’album laisse apparaître une future modernisation, de nouveaux rapports de force, et une recomposition des territoires. Ce n’est encore qu’esquissé, mais suffisamment présent pour enrichir le cadre.
Autour de Red et Comanche gravite déjà une galerie de personnages secondaires très prometteuse. Ten Gallons en vieux contremaître râleur et bourru, apporte immédiatement du relief au groupe par son tempérament rugueux. Clem, surnommé Tenderfoot, joue efficacement le rôle du novice découvrant un univers qu’il ne maîtrise pas encore. Quant à Toby, sa présence mérite d’être soulignée, car voir apparaître un cow-boy noir dans une bande dessinée western de cette époque n’est pas anodin. Plus intéressant encore, Greg glisse déjà une dimension sociale en montrant comment Toby intériorise lui-même une forme de dévalorisation liée à sa couleur de peau. Du côté des antagonistes, l’album se révèle également plus subtil qu’il n’y paraît. Kentucky n’est pas un simple tueur interchangeable, car portant en lui un passé commun avec Red Dust où il est évoqué un affrontement passé contre les frères Tucker à Sacramento. Il permet d’explorer une petite part du passé de Dust, et suffit ainsi à se donner de la profondeur. Il respecte Red, ce qui rend leurs échanges plus tendus encore.
En tant qu’homme de loi corrompu, Cathrell offre lui aussi une figure intéressante d’autorité dévoyée. Son usage d’un shérif alcoolique et totalement dégradé ajoute une couche de noirceur bienvenue. Quant au véritable commanditaire, avec lequel joue le récit, son identité se devine assez vite lorsqu’on le voit apparaître pour la première fois, mais l’intérêt réside davantage dans ses motivations que dans la surprise elle-même. Sur ce point, la résolution reste correcte, même si elle aurait gagné à être plus fortement construite dans ses dernières pages. Une résolution portée non pas par Dust, mais par Comanche elle-même. Graphiquement, Hermann livre déjà un bon travail. Ses décors possèdent une vraie puissance. Certaines grandes cases respirent pleinement l’espace western avec une architecture rudimentaire et un décor expressif, notamment à travers le ranch. Il subsiste toutefois quelques maladresses de jeunesse, notamment dans certains visages et particulièrement dans le traitement des lèvres, encore parfois rigides. Mais cela relève davantage d’un style en construction que d’une faiblesse réelle. Car l’essentiel est déjà là, à savoir l’ambiance et le propos.
CONCLUSION :
Comanche, tome 1 : « Red Dust », des éditions Le Lombard, se présente comme un premier tome encore loin d’être un sommet absolu du genre, mais qui possède ce que beaucoup d’ouvertures de saga n’ont pas toujours, à savoir une vraie personnalité, une base solide, des personnages immédiatement mémorables, et surtout la sensation très nette qu’un univers durable vient de naître. Relire aujourd’hui Red Dust, c’est mesurer à quel point Hermann Huppen savait déjà, dès les premières pages, imposer une matière visuelle qui allaient marquer durablement la bande dessinée. Une raison de plus, en refermant cet album, de saluer avec émotion l’héritage immense qu’il laisse derrière lui, tant dans l’histoire de la bande dessiné que dans la mémoire de ses lecteurs.
Là où Hermann traçait déjà sa légende.
Ainsi renaquit le ranch des Trois Six, celui que la légende indienne appelait La Grande Terre… Comanche l’indomptable, Red Dust venu de nulle part, Ten Gallons l’ancien, Toby face sombre et « Tender-Foot » Clem, cheveux fous associaient pour toujours leurs noms à son histoire… L’histoire des vallées sauvages, des troupeaux infinis, du cheval de fer… L’histoire de L’Ouest, où tout restait encore à conquérir…