Reine d’Égypte
6.7
Reine d’Égypte

Manga de Chie Inudoh (2014)

C’est pas faute de vouloir y croire. La thématique est plaisante, car elle se veut autant historique que biographique avec, naturellement, ce qu’il faut de romancé afin de boucher les trous béants laissés par la documentation d’alors. Les dessins ? Ils ont un style, sont travaillés et, quoi que féminins dans leurs abords, se lèchent du regard et s’apprécient en conséquence. Ça a ce qu’il faut pour nous ravir, cette histoire, comme un plat bien cuisiné qui n’attends qu’à être servi.


Seulement, il aura fallu que notre auteur, car elle se sentait peut-être consœur de son sujet d’étude au prétexte qu’elle aussi avait un vagin, saupoudre un plat d’une épice qui s’accordait mal à ses saveurs. Et croyez-moi qu’elle en a versé une chiée ; tout le récipient y est passé.


Ces anachronismes maladifs – c’est le mot – qui consistent à réécrire l’histoire de grandes figures féminines de l’Histoire à la lorgnette gynocentrée sont, chaque fois, une insulte grossière proférée à l’endroit de ces dames influentes. « Comment ?! Une femme à la tête d’un État  ? Je ne saurais tolérer l’indicible » sera la réaction attendue et espérée du cheptel de personnages gravitant autour de Hatchepsout. Or, l’auteur, alors qu’elle chronique sa vie en complétant très librement les trous laissés par l’archéologie, omet d’insister quant au fait que, si cette femme d’influence fut méritante dans ses ouvrages… elle accéda au pouvoir le plus légalement du monde au regard de ce que prévoyaient les institutions d’alors.


On ne nous la présente pas celle-ci, on nous la force à travers la gorge. Elle est la plus belle femme d’Égypte, elle mettait une branlée à son frère quand elle était petite fille, elle était d’une intelligence et d’une piété remarquable, elle était mère Thérésa, Brunehaut, d’Austrasie, Elizabeth Ière, Hindira Ghandi, Blanche de Castille, et Catherine de Russie réunie ; elle était chiante comme les pierres si je me fie à ce qu’on nous raconte d’elle.

Hatchepsout, loin d’être un personnage anodin à chroniquer, a pour mérite historiographique d’être, possiblement, la première femme d’État à véritablement occuper le pouvoir dans l’Histoire des nations. Du moins, considérant le fait qu’aucune trace archéologique ne soit parvenue à dégager une figure antérieure à la sienne.


C’eut alors été l’occasion de s’appesantir davantage sur ce qui tenait aux institutions égyptiennes de la Haute Antiquité – bien que l’histoire présente se trouve justement à cheval entre la Haute et Basse Antiquité. Cela aurait permis de définir plus exactement les mentalités qui prévalaient alors  ; mentalité qui, en ce temps-là et circonscrite à ce territoire donné, acceptaient aisément qu’une femme put détenir le pouvoir au regard de ce que permettaient les lois.

À la place de ce travail de sociologie laborieux, car il n’est pas aisé d’écrire sur une période aussi ancienne faute d’une documentation étayée, Chie Inudoh nous présente l’Égypte comme une phallocratie dont les tenants, sans exception, ont une mentalité résolument tournée contre les femmes au pouvoir.


Je n’aurais pas trouvé à dire si le présent manga nous avait entretenu de la transition des capétiens vers son embranchement Valois où, du fait des intérêts des grands féodaux d’alors, on fit fallacieusement primer une antique coutume franque pour confirmer « La loi des mâles ». La justification d’alors ayant été de nature davantage politique que phallocratique. Seulement, le cas qui nous concerne gravite autour de l’Égypte antique où la conception du pouvoir et du rôle de la femme n’était ni pareil à ce qui se faisait en France au XIVe siècle, et encore moins à la conception qu’en ont des Japonais occidentalo-centrés au XXIe siècle. Or, c’est avec un regard contemporain aux paupières mal décollées qu’on observa la période. Ce qui s’ensuit ne peut dès lors nous apparaître que comme ridicule en bien des occasions.


Que les mâles aient tous une tête cruelle pour la plupart d’entre eux ne confirme que mieux la malhonnêteté du procédé narratif en cours. Hatchepsout, montrée comme vertueuse et irréprochable en tout aspect, rayonne ainsi mieux car elle contraste avec l’obscurantisme rance d’une plèbe gavée de testostérone et abêtie en conséquence.

Plutôt que de choisir d’introduire Hatchepsout dans son histoire en mettant en exergue ses mérites propres, on pose la narration comme un antagonisme larvé entre des mâles stupides et une femme clairvoyante du fait qu’elle soit une femme.


Il aura fallu que je survole le Hatchepsut de Ryoko Yamagishi, paru en 1995, pour attester du fait qu’un Shôjo aura traité de la même portion d’Histoire avec autrement plus de finesse et de subtilité, sans mettre la thématique de la femme au centre de la balance. Un Shôjo, vous dis-je  ! Et pas si mal que ça, à bien y regarder, n’hésitez pas à y jeter un œil, ça ne nous dure qu’un tome.


Mais revenons à la rive du Nil qui nous concerne. Hatchepsout nous assure que, parce qu’elle est une fille ; fille de roi, rappelons-le, elle n’a eu le droit à aucune instruction comme son frère. Or, pour avoir jeté un rapide coup d’œil sur Wikipédia, il est explicitement rapporté qu’elle bénéficia du tutorat des plus illustres pédagogues de son temps. Le volet féministe, un instant, devrait penser à laisser place ne serait-ce qu’un semblant de réflexion et de travail de documentation. Nous prendre pour des cons à ce point-là, c’est alarmant. Désagréable, aussi.


La narration, péremptoire dans ce qu’elle nous dicte, assure sans une réserve ou un « peut-être » que le pharaon Thoutmôsis Ier aurait été simple soldat avant qu’il n’accéda à sa fonction suprême. Une rapide documentation établit cependant que sa généalogie, si elle est lacunaire pour prouver ses origines, le situe vraisemblablement comme un rejeton de sang royal, possible cousin du précédent pharaon.


Alexandre Dumas disait qu’il était permis de violer l’Histoire à condition de lui faire un bel enfant ; là, c’est à une sordide enculade qu’on assiste alors que l’auteur, sous couvert de nous rapporter une biographie romancée, ne se contente pas d’interpréter librement l’Histoire, mais ment librement à son propos. Reine d’Égypte doit se lire avec une encyclopédie sous la main si on ne souhaite pas être égaré quant à la matérialité des faits rapportés sur la période. Je n’ai jamais vu une si belle falsification historique dans un manga depuis Le Mouvement Perpétuel de la Terre.


Et ça ne s’arrête ja-mais. Vous croyez que je fantasme la thèse du pamphlet féministe ? Après un tome passé à l’entendre nous dire « Pourquoi je ne suis pas né homme ? On considère les femmes comme inférieures sans raison ! », la voilà qui, à peine mariée au nouveau Pharaon, lui interdit de consommer la nuit de noce avec elle en le menaçant d’une lame.

Gageons que si cela s’était véritablement produit, sa date de décès se serait confondue avec celle de son mariage.


Comprenez que Thoutmôtis II, parce qu’il a été présenté comme idiot, impulsif, lubrique et injuste, ne saurait souiller la pureté de notre protagoniste. Donc, la narration conviendra qu’il se la mettra sous le bras et, jamais, ne ternira la belle Hatchepsout de sa semence infâme. J’imagine, à ce stade, que le manga nous présentera sa fille comme étant issue d’un autre.


Dans le mille. Et l’amant sera Senmout, qui lui est très beau et très gentil et la reconnaît comme souveraine légitime. J’aimerais vous témoigner mon soupir afin que vous puissiez juger de mon dépit d’avoir lu des âneries pareilles.


Thoutmôtis II, les bourses pleines et frustré de les avoir aussi lourdes, part aussitôt en quête d’une concubine. Iset, cette deuxième épouse, d’ailleurs évacuée de l’histoire qui nous concerne aura ainsi été présentée comme un pis-aller du fait que monsieur ne put troncher sa femme légitime.

Ah mais, soyez prévenus, quand une féministe assermentée nous réécrit l’Histoire, on se fend la gueule à chaque page qui vient. On devrait pourtant pas, mais on ne peut simplement pas s’en empêcher.


Naturellement, car ce manga n’est fait que d’approximations et d’ignorances, les sujets du pharaon se scandalisent de le savoir en quête d’une deuxième épouse. C’est alors faire l’impasse sur une coutume ancrée et très antérieure au règne de Thoutmôtis II, prévoyant qu’un pharaon était autorisé à avoir une deuxième femme, celle-ci, désignée pour transmettre la lignée, étant alors qualifiée de Grande Épouse Royale.


Même une copie de collégien fainéant n’ayant passé que quinze minutes sur Wikipédia attesterait d’un meilleur travail de recherche. C’est lamentable et je me sens insulté en tant que lecteur, de voir un auteur s’impliquer si peu sur une œuvre historique. Je veux bien qu’on élude, mais pas qu’on nous mente aussi implacablement.


Senmout encouragera la reine à s’emparer du pouvoir… bien que l’histoire rapporte qu’elle régna collégialement avec Iset et son fils, le futur Thoutmôtis III.


Les grands clercs du royaume – mais seulement ceux que Hatchepsout a dans le nez, fort heureusement – sont corrompus, rendus à la concupiscence et à toute prévarication concevable. Si je me fie à ce que j’en lis, l’Égypte toute entière était entre les mains de fainéants, d’alcooliques et de baiseurs, avec une reine et son architecte seuls pour redresser la situation. Ah oui, puisqu’on n’est plus à un anachronisme près, Hatchepsout est révoltée contre l’esclavage. Elle renvoie même des prisonniers de guerre chez eux par pur altruisme. Parce que… j’ose prendre le risque de le dire, l’esclavage… bah… tant pis si ça choque… mais c’est pas bien. Parce que c’est des êtres humains quand même, quoi ! Voilà.


Si toutes les femmes gouvernent ainsi, sur un caprice, après qu’une larme fut versée sur les malheurs de ce monde, nonobstant les implications politiques des actes qui s’ensuivent, alors oui… je comprends que nombreux en ce bas monde leur aient interdit le pouvoir politique. L’Histoire aura démontré que les femmes d’État ont pu régner car elles étaient plus intraitables encore que les hommes. On se représente mal des mérovingiennes pleurer sur le sort des gueux, occupées qu’elles étaient à gérer des affaires autrement plus complexes et préoccupantes.

Mais c’est une œuvre résolument féministe que vous lirez, garantie sans réflexion ajoutée. Madame Inudoh n’a pas très bien compris que si l’esclavage avait prospéré si longtemps et partout de par le monde, c’était aussi car des impératifs économiques et l’articulation d’une société entière reposait sur cette seule variable.


Je vous passe les histoires de prêtresse qui tue les femmes enceintes et autres inepties du genre  ; autant d’éléments amenés à démontrer que Reine d’Égypte n’a rien d’une biographie ni même d’une histoire crédible.


Mais la déconnade poussera ses accès jusqu’à des strates inespérées et même, désespérées. Il n’y a jamais eu de guerre civile entre Hatchespout et Thoutmôtis III pour la domination du pays. La première fut régente du second dans un cadre parfaitement pacifié et raisonné. Cette régence fut par ailleurs prolifique au regard du développement économique de l’Égypte, élément sur lequel l’auteur ne s’attardera pas, ne trouvant sans doute pas assez glamour l’édification d’un ordre économique pérenne comparé à une guerre bricolée de toute pièce. La seule guerre que mena jamais Hatchespout consista à mater des révoltes nubiennes, outre cela, son règne fut réputé comme pacifique et estimé à ce titre. Seulement les féministes, elles veulent arracher des bites avec les dents, donc, la reine entrera en guerre contre l’héritier mâle et pis elle gagnera ; si t’es pas content sale phallocrate asservisseur de femmes innocentes, c’est pareil !


Et lorsqu’une reine bien chiante est expédiée par la petite porte, une Néférourê ou une Meryet nous sont balancées à travers la fenêtre. Femme de caractère, d’une beauté remarquable, qui conteste la domination masculine et l’ordre établi sans tenir compte de la nécessité de ce dernier. Enfin… vous connaissez la musique ; derrière chaque grand homme, il y a de grandes femmes… mais hélas, pas de preuves documentées pour en attester.


C’est fou de si bien saloper l’Histoire par pure idéologie. Notez que Chie Inudoh aurait pu inventer un pays, une dynastie et une culture pour nous relater ses névroses sur fond de contexte politique, mais elle a choisi délibérément se torcher avec de grands noms de l’Histoire afin que ceux-ci, sans avoir donné leur assentiment, furent rabaissés au rang d’auxiliaires de propagande. N’étant qu’un piètre nécromancien, je ne me risquerais que peu à faire parler les morts… mais considérant les mœurs de l’Égypte antique, je crois que Hatchespout et consorts se seraient plus aisément trouvés en convergence avec un esprit aussi rétrograde que le mien, qu’avec le tissu de conneries déroulé ici à pleines planches. D’ailleurs, c’est Hatchespout, m’étant apparue en songe, qui m’a demandé de mettre une telle note. Elle a pas apprécié qu’on la fasse passer, elle, femme d’État lucide et clairvoyante, comme une midinette inconséquente et belliciste en diable. Gardez-vous, idéologues, d’encenser vos idoles ; car vous ne faites alors que les salir de votre médiocrité.

Josselin-B
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le 26 juil. 2025

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Josselin Bigaut

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