Vous souciez-vous parfois de ce qui se perd entre la lumière et l’obscurité ?
Ram V continue de mettre la main à la pâte en extirpant de son sommeil un ancien héros de la Justice League oublié pour en tirer une profonde introspection existentielle. Resurrection Man est né sous la plume de Butch Guice. De cet auteur, à l’image de Ram V, je ne connaissais rien. Ce dernier en est cependant tombé amoureux un soir et a décidé de lui composer une ritournelle sous la forme d’un one-shot, exercice dont il est familier.
Rompu à l’exercice, donc, le scénariste, assisté de son compère Anand RK, nous propose le récit d’un homme immortel comme la culture populaire en fourmille. Or, les deux auteurs réussissent à y injecter une poésie vivifiante.
Je cherchais en vain un motif au sein d’un univers chaotique… sans prendre conscience que j’en faisais partie. Chaque motif sous-jacent se trouve nécessairement dans le regard de l’observateur.
C’est également l’occasion pour Ram V de réunir dans un même canevas quelques-unes de ses marottes, au premier rang desquelles figure le rapport qu’entretient l’homme avec le temps. Dans Toutes les morts de Laila Starr, il nous consacrait déjà une histoire semblable, nous rappelant que l’importance de la vie se loge dans les petites choses, ces détails que l’on pense insignifiants sur le moment, mais qui gagnent toute leur puissance rétrospectivement.
Il était aussi question d’immortalité dans These Savage Shores, où il remaniait la figure du vampire sur fond d'un monde au bord de l’effondrement, face à l’inéluctable course du chronomètre qui grignote tout de ses dents molles.
Le sens, les desseins, l’intention n’existent pas pour être découverts mais doivent être imprégnés et devinés pour que nous appréhendions réellement l’univers.
On remet donc le couvert ici, dans un semi-conte plus poignant, plus doux, plus libre et probablement mieux architecturé que d’autres. À mon sens, c’est avec Resurrection Man que Ram V parvient le mieux à unir sa prose si lyrique héritée de la vague Vertigo et sa tendance romancière à la charpente d’une intrigue bien ficelée, laquelle s'amuse à ricocher au cours des chapitres.
La musicalité de son talent épouse parfaitement le sujet traité. Et quand bien même le propos aurait déjà été ressassé, j’aime l’articulation qu’en propose l’auteur, d’autant qu’elle s'accompagne des splendides dessins d’Anand RK. Ce dernier a fait évoluer son trait depuis Gravity’s Fall et Blue in Green, cosignés avec le même scénariste.
Il en ressort quelque chose de puissamment onirique. Les couleurs sont vibrantes (allez voir les 4 premières pages), les pages fourmillent de détails sans pour autant nous inonder d’informations. Tout est maîtrisé, contrôlé et contenu dans un trait étrangement instable et précis. Sans conteste, l’une des œuvres de Ram V qui m’a le plus ému par sa douceur et sa philosophie.
Ce serait peut-être une bonne chose que j’oublie tous mes regrets. - Ce ne serait pas des regrets s’ils n’étaient pas liés à des souvenirs dignes d’être gardés.
Encore une fois, le propos a déjà été vu et revu. N’empêche qu'il parvient à lui insuffler une part de lyrisme qui touche juste. Ne sommes-nous pas condamnés, en tant qu’espèce consciente, à nous poser cette sempiternelle question : qu’est-ce que je fais là ? Quel est le sens de ma vie ? Ne suis-je qu’un rouage dans la multitude ou une voie qui porte à conséquence dans l'Histoire ?
En embrassant la fable expérientielle par le prisme d’un super-héros amené à ressusciter en permanence, l’auteur nous livre une jolie proposition de réponse. Il y a d’abord l’effroi face à l’inconnu, puis cette frilosité à agir ou à prendre le risque de regretter, sous le poids des conséquences qui nous lestent et nous empêchent de déployer tout notre potentiel. Car la vie ne se résume-t-elle pas à ceci, en fin de compte : une suite de possibles et de choix irrévocables, dont les conséquences entraînent une réaction en chaîne pour former un brillant maillon ?
Une certitude : on est plus susceptible de regretter les choses que l’on n’a pas faites que celles que l’on a faites.
À l’image de la nouvelle de Stephen King, Life of Chuck, la morale de l’œuvre repose sur cette idée commune : cet univers qui semble nous échapper lorsque nous levons les yeux vers les étoiles ne serait-il pas simplement le reflet de ce qui brille en nous ?
Chaque individu porte en lui des univers qui ne demandent qu’à s’étendre et à rayonner, à se ramifier et à s’attacher à d’autres, formant une cosmologie que nous avons pour habitude de nommer famille ou amis.
Et Ram V de proposer que la force de sauver un monde est la même que celle qui réside dans celle d'aimer.
J’ai aimé et été aimé. Voilà qui mérite d’être préservé… N’est-ce pas ?