Un esprit sain ne permet pas de réaliser de grandes choses.
La voie du samouraï réside dans la folie de la mort.

C'est sur cette épigraphe que Takayuki Yamaguchi va nous narrer son incroyable histoire de vengeance qui n'a que peu d'équivalent dans l'univers du manga. Au cinéma, cette déconstruction nihiliste du Bushido m'a clairement évoqué un film comme Contes cruels du bushido, et j'ai eu du flair car, d'après un dossier sur Manga-News, l'auteur du recueil de nouvelles d'origine est crédité parmi les scénaristes du film.


De mon côté, je n'ai vu (et à tort très certainement, il faudra que je relise ça) les cinq premiers volumes que comme une tentative, disons-le, très sadique pour le mangaka de décharner l'imagerie noble et romanesque du samouraï en prenant au pied de la lettre un passage controversé du Hagakure sur la mort et la folie qui accompagne le samouraï dans la bataille.

Musashi, qui, lui, avait de l'expérience au combat (contrairement à ce pauvre scribe nostalgique), nous a offert un magnifique traité stratégique et spirituel qui dit l'exact opposé.


C'est en atteignant le dernier volume et ces dernières cases dont je tairai la teneur que je me dis que cette première partie (coupée en deux coffrets chez Meian) offrait de nombreuses clefs de lecture difficilement perceptibles tant le rythme est fracassant avec une narration qui se refuse toute linéarité : le récit est un gros flashback dans lequel vont s'insérer une multitude de petits flashbacks.


C'est une véritable œuvre visuelle dont la narration s'appuie essentiellement sur la puissance graphique de sa mise en scène. N'est-ce pas une évidence quand on met en scène des samouraïs, des hommes-outils qui ne savent communiquer qu'en croisant le fer (ou bien les doigts, ou les pieds, l'ensemble du corps est plus sollicité que jamais) ?


Il reste que la narration peut se reposer sur un autre outil de taille et qui fait toute la différence : son narrateur omniscient qui commente passages, pensées des personnages, action en cours, comme le ferait une sorte de Biwa hōshi (ces prêtres aveugles itinérants qui gagnaient leur vie en récitant de grands récits épiques, notamment Le Dit des Heike) qui aurait, en plus de grands talents de conteur, un petit diplôme en anatomie et en art martial.

Il immortalise une petite histoire qui serait tombée dans l'oubli puisque ce n'est qu'un fragment d'histoire dans un ensemble plus grand (les personnages sont nombreux, et pourrait chacun avoir leur propre arc narratif, nous y reviendrons), ensemble qui ne représente pas grand-chose du point de vue des puissants, notamment Tokugawa Tadanaga, pour qui tous ces protagonistes ne sont que des pions jetables sur lesquels il a le droit de vie et de mort selon son humeur du moment.

L'appel à un narrateur fait sens, clairvoyant et aux commentaires régulièrement cliniques comme le ferait un scientifique qui étudierait un organisme dans ses moindres détails. On est clairement dans une sorte de microcosme de la société féodale japonaise et de ses travers par le biais de ce décor qui prend place dans l'école Kogan, laquelle va imploser par l'intrusion d'un joli parasite bishōnen, Seigen Irako.

L'image parle évidemment très souvent par elle seule, et le chroniqueur n'est jamais envahissant et se contente de lâcher quelques mots acerbes pour renforcer l'ignominie d'une imagerie déjà insoutenable ou la beauté d'un moment fugace en quelques mots : « À leur retour, Fujiki et Mie furent escortés par des pétales de cerisiers. » Une phrase pareille dans un conte aussi cruel, aucun lecteur n'en est digne...


Shigurui est passionnant à différents niveaux :


C'est en premier lieu une critique au vitriol de la caste des samouraïs comme jamais le Japon ne l'a fait en bande dessinée.

Ce pamphlet d'une violence morale sidérante n'a d'égal que le degré de violence avec lequel le mangaka le met en scène.

On a ici l'héritier le plus frappant du sous-genre artistique de la fin de l'époque Edo qu'est le muzan-e avec ces scènes de sexe, de mutilations et de violences extrêmes. En somme, les passionnés de body horror (dont je fais partie) seront aux anges avec ce titre.

Le mangaka dessine chaque muscle, fibre, stigmate, chair à vif ou en lambeaux, déformation corporelle avec une précision chirurgicale. Difficile d'y voir cependant une tentative gratuite de choquer le lecteur par un enchaînement d'images plus insoutenables les unes que les autres : il y a une raison derrière cette mâchoire éclatée à répétition par un maître qui a perdu la boule, des émotions étouffées derrière ces corps féminins parmi les plus beaux jamais dessinés, qui ne demandent qu'à s'extirper de ce qui entrave leurs désirs charnels, ce soin apporté à TOUS les corps peu importe le genre, le sexe ou l'âge et qui subjuguent l'œil du lecteur par leur iconisation ou le mettent mal à l'aise car on a l'impression de regarder quelque chose de défendu.

Les combats usent d'un surdécoupage méthodique, détaillant le coup porté "image par image", les gros plans sont légions et plusieurs mouvements hypothétiques sont joués mentalement par les personnages; oui nous avons un mangaka qui scrute à la loupe le moindre mouvement, changement de position et conséquences du coup porté. Il y a quelque chose de profondément malsain dans cette mise en scène, de voyeuriste.


On est littéralement ballotté par un mangaka qui brouille toutes les frontières entre dégoût et fascination, poésie et macabre, le bien et le mal.


Nos deux héros, par exemple, ne présentent aucunes vertus cardinales et il est difficile d'éprouver la moindre affection les concernant. Les malheurs qui arrivent à Irako et sa soif de vengeance nous raccrochent à un fil très mince d'empathie, mais sa dégringolade physique et morale fait froid dans le dos : la façon dont Takayuki Yamaguchi le représente clopinant, tordu à l'excès par la douleur, le visage tiré et la silhouette fantomatique font écho aux représentations spectrales de Kiyoshi Kurosawa dans Kairo, c'est terrifiant.

Fujiki et Irako sont les deux faces d'une même pièce, Ushimata vient compléter le duo pour donner plus de poids à cette tragédie qui décidément dépasse ce postulat d'histoire de vengeance. C'est chose rare : un récit aussi organique qui s'émancipe aussi naturellement d'un plot qui avait tout pour être basique.


Dans cette danse macabre aliénante physiquement (le sexe et son contrôle y est centrale je dirai) et spirituellement l'on peut se consoler en se disant qu'à un moment du récit, lors d'une scène contemplative au clair de lune, d'une caresse fantôme ou d'un mensonge précédent la mort, les personnages auront réussi quelque chose, ont été capable de se défaire des chaines liberticides qui les asservissaient pour un court instant.

Je me console comme je le peux...


Je voulais écrire plus, mais ce n'est pas mon fort, donc je vais bientôt arrêter.


Les rares défauts de l'œuvre sautent aux yeux dans la deuxième partie et ont été révélés par l'ensemble des lecteurs je pense : un nombre conséquent de personnages introduits, d'arcs qui s'accaparent des chapitres entiers pour n'aboutir à rien. En soi, quand on a conscience que cette histoire n'est que la première nouvelle du recueil et que tous les personnages présentés ont droit à leur récit, ce n'est pas déconnant, et on sent que le mangaka tenait quelque chose thématiquement : l'héritière hermaphrodite, ça avait du potentiel par exemple, mais comme le reste, ça se finit en eau de boudin.

À moins qu'il voyait les choses en grand et qu'il comptait adapter l'ensemble des nouvelles du recueil et s'est retiré pour une raison quelconque face à l'ampleur du projet ? Mystère.


Les fans de Berserk, de Baki et de récits de samouraï qui n'ont rien d'épique ou de glorieux, et par-dessus tout les amoureux de body horror, d'érotisme et de corps masculins tellement saillants qu'ils sont à l'image de leur arme fétiche (le maître d'armes spécialiste de la lance a la longilignité de cette dernière), c'est l'œuvre idéale pour vous.

HuangFeihong
9
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