Une douceur visuelle, qui va mettre au centre du destin de deux jeunes enfants, la création musicale.
Pendant un long moment, la bande dessinée ressemble à un conte macabre, à une vieille légende européenne racontée au coin du feu. Hans et Helma grandissent dans un monde misérable, violent et profondément injuste, où la musique apparaît comme quelque chose de miraculeux. Elle ne les protège pas vraiment de la souffrance, mais elle leur ouvre une porte vers un ailleurs qu’ils n’auraient jamais pu atteindre autrement.
Il y a quelque chose de magique dans la manière dont le récit présente leurs premières rencontres avec la musique.
Elle semble venir de partout, de la nature, des chants entendus dans l’enfance, de ceux qui les entourent et des personnes qui leur transmettent leur savoir. L’Europe dans laquelle ils évoluent est elle-même légèrement irréelle. On reconnaît les villes, les cours aristocratiques, les institutions religieuses et le monde musical du XVIIIe siècle, mais tout paraît avoir été déplacé de quelques centimètres. Les lieux et les figures historiques sont transformés, comme si l’on se trouvait dans une version parallèle de notre passé.
Cette ambiance fonctionne particulièrement bien parce qu’elle donne à l’histoire une dimension universelle. Hans et Helma ne sont pas seulement deux musiciens ayant vécu à une époque précise. Ils deviennent les personnages d’une fable sur l’art, le talent, l’ambition et tout ce qu’un artiste peut être prêt à sacrifier pour créer.
C'est donc au coeur de cette Europe magique et fantasmé que le dessin d’Édouard Cour brille. Il y a une vraie puissance dans les décors, dans les silhouettes, dans les mouvements et dans les changements d’atmosphère. La musique étant impossible à entendre dans une bande dessinée, il fallait réussir à lui donner une forme visuelle. C’est précisément ce que fait l’album. Les compositions deviennent des couleurs, des gestes, des paysages et parfois presque des manifestations physiques. La musique semble traverser les corps et envahir les pages.
Toute cette première partie possède une force assez rare. Elle est belle, sombre, cruelle et pourtant habitée par une forme d’émerveillement permanent. Le monde peut être atroce, mais quelque chose de sublime continue malgré tout à y apparaître. La création n’efface ni la pauvreté, ni la guerre, ni la maladie, ni la mort. Elle leur oppose simplement une beauté qui n’aurait peut-être pas dû pouvoir exister dans un environnement pareil.
C’est là que Soli Deo Gloria m’a le plus touché. La bande dessinée est une véritable ode à l’art, mais elle n’idéalise pas complètement la vie de ceux qui créent. Elle montre aussi la souffrance, le travail, les renoncements et la part de destruction qui peuvent accompagner la recherche d’une œuvre. L’art élève Hans et Helma, mais il les expose également à l’orgueil, l'abandon, à la jalousie, au besoin de reconnaissance et à la peur de ne jamais être à la hauteur.
Les deux personnages finissent ainsi par incarner deux manières opposées d’envisager la création.
Hans veut produire une œuvre qui lui appartienne entièrement. Il cherche quelque chose d’absolu, une musique capable de prouver son génie et d’inscrire son nom dans l’Histoire. Il ne veut pas simplement participer à l’art. Il veut devenir celui par lequel l’art atteint une forme de sommet. Son ambition n’est pas immédiatement détestable, car elle vient aussi d’une peur très humaine. Celle de disparaître, de ne pas avoir compté et de n’avoir finalement été qu’un musicien parmi tant d’autres.
Mais cette recherche finit par le dévorer. Plus il cherche à devenir exceptionnel, moins il semble capable de recevoir ce qui vient des autres. Il veut être l’origine de tout, alors que la musique elle-même repose sur la transmission, l’interprétation et la transformation de ce qui existait avant lui.
Helma suit une voie différente. Elle accepte davantage que la création ne lui appartienne pas complètement. Elle écoute, apprend, interprète, transmet et permet à la musique de continuer à vivre au-delà de sa propre personne. Elle ne cherche pas nécessairement à devenir immortelle par son nom. Elle cherche plutôt à participer à quelque chose de plus grand qu’elle.
C’est une conception de l’art que je trouve très belle, même si je ne partage pas complètement la dimension spirituelle que lui donne l’album. Je ne crois pas qu’une œuvre nous soit envoyée par Dieu ou par une quelconque force ésotérique. Je pense plutôt que la création vient de tout ce que nous avons vécu, entendu, vu et assimilé. Nous transformons des influences, des souvenirs, des émotions et des idées qui existaient déjà avant nous.
Pourtant, Soli Deo Gloria présente cette vision religieuse avec suffisamment d’humilité et de délicatesse pour qu’elle ne me gêne jamais vraiment. Le titre signifie que la gloire ne devrait revenir qu’à Dieu, mais on peut aussi le comprendre d’une manière moins littérale. L’artiste n’est jamais l’unique origine de ce qu’il produit. Une œuvre naît d’une époque, d’une culture, de rencontres, de transmissions et d’innombrables influences dont son auteur n’a parfois même pas conscience.
On rend donc la gloire à dieu, mais on la rend surtout à tous ce qui a pu nous fassoner et façonner notre art. Ici, je suis bien plus aligner et bien plus toucher par cette mise en scène, d'un concept si complexe à exprimer.
Créer revient alors aussi à accepter de ne pas posséder entièrement ce que l’on a créé. Une fois qu’elle existe, l’œuvre échappe à son auteur. Elle sera interprétée par d’autres, comprise différemment, transformée, oubliée ou peut-être redécouverte bien plus tard. L’artiste peut y consacrer toute sa vie sans jamais savoir ce qu’elle deviendra réellement.
C’est probablement l’idée qui m’a le plus marqué. Il y a quelque chose de très beau et de très cruel dans le fait de créer sans pouvoir totalement profiter de ce que l’on a créé. On peut donner naissance à une œuvre, mais on ne contrôle ni sa réception, ni sa survie, ni la place qu’elle prendra dans la vie des autres. Elle peut même devenir plus importante que celui qui l’a produite.
L’album oppose ainsi le désir de laisser son nom dans l’Histoire à celui de laisser quelque chose circuler après soi, même si personne ne se souvient de son origine. Hans veut devenir immuable. Helma accepte davantage de n’être qu’un passage.
Cette opposition est forte, mais elle devient aussi plus évidente au fil du récit. Après une première moitié qui ressemble à un magnifique conte macabre, la bande dessinée laisse progressivement cette étrangeté et cette magie derrière elle. La seconde partie devient plus conventionnelle dans sa manière de raconter l’ambition, la rivalité et la désillusion de ses personnages.
Elle reste très belle et conserve de nombreuses scènes puissantes, mais j’ai trouvé qu’elle perdait une partie de ce qui rendait le début si singulier. Le récit devient plus démonstratif. Hans représente de plus en plus clairement l’ego et l’obsession de la gloire, tandis qu’Helma incarne l’humilité, la transmission et l’ouverture aux autres. Les personnages restent intéressants, mais ils se rapprochent parfois un peu trop des idées qu’ils sont censés représenter.
Cela se ressent particulièrement dans la conclusion. Elle est cohérente avec tout ce que l’album raconte, mais elle ne m’a pas paru aussi forte que ce qui la précédait. Je comprends parfaitement son intention et je trouve même son message très beau. Pourtant, après avoir accompagné Hans et Helma aussi longtemps, j’attendais une résolution plus marquante sur le plan humain.
Il me manque une dernière confrontation, un échange ou un geste capable de libérer toute la tension accumulée entre eux.
La fin conclut efficacement le conte et son discours sur la création, mais elle referme moins complètement l’histoire intime de ces deux personnages. Elle fonctionne davantage comme une image symbolique que comme un véritable aboutissement dramatique.
Hans aurait peut-être mérité d’être poussé encore plus loin dans sa dérive ou de connaître un instant de lucidité plus bouleversant. Helma aurait également gagné à conserver davantage de contradictions. Dans les dernières pages, elle devient presque une figure parfaite de l’humilité et de la transmission. Cela correspond au propos de l’œuvre, mais la rend légèrement moins humaine.
C’est la seule véritable ombre que je vois au tableau. La première moitié m’a emporté par son atmosphère de conte noir, sa beauté étrange et sa manière presque magique de représenter la découverte de l’art. La seconde reste très réussie, mais elle suit un chemin plus attendu et aboutit à une conclusion qui me paraît manquer d’un dernier choc émotionnel.
Cela ne retire rien à la richesse de l’ensemble. Soli Deo Gloria reste une œuvre magnifique, ample et profondément sincère sur ce qui pousse les êtres humains à créer. Elle parle de beauté, de souffrance, d’ambition, de transmission et de cette étrange nécessité qui peut conduire quelqu’un à consacrer sa vie à une œuvre dont il ne connaîtra peut-être jamais la véritable portée.
Une très belle lecture, aussi humble dans sa démarche qu’impressionnante dans sa forme, à laquelle il ne manque peut-être qu’une conclusion plus humaine et plus percutante pour devenir réellement inoubliable.