Quelque chose tue les enfants, là dehors. Là dehors, le monde est rempli de monstres. Mais vous ne pouvez pas les voir. À vrai dire, seuls les enfants en sont capables. Seuls les enfants peuvent en mourir, aussi. Ils sont des proies, des festins dont les monstres se délectent bien à l’abri du pragmatisme de leurs parents. Le monde est rempli de monstres. Heureusement, Erica les chasse pour sauver les enfants. Il faut bien que quelqu’un le fasse, la sale besogne.


Adaptée d’une ancienne nouvelle produite à la Fac durant un cours d’écriture, James Tynion aura mis plus de 15 années à éprouver et trouver la formule de cette série, le bon ton, la bonne héroïne et le bon partenaire d’aventure : Werther Dell’Edera.


Même si le monsieur avait déjà quelques succès et une carrière à son actif au sein de DC Comics, c’est avec cette saga qu’il se fera remarquer et entrera comme chef incontesté des comics indé. Depuis, et à l’heure actuelle, il travaille sur 4 autres séries en parallèle + quelques ONE SHOT ici et là. Pour mon plus grand plaisir de lecteur.


Ils aimaient bien que je leur raconte mes cauchemars. Ça me plaisait, qu’ils m’écoutent.

Résumé : Dans un commissariat, un jeune garçon nommé James (alter ego, ou plutôt homonyme à peine déguisé de son auteur) raconte le soir où 3 de ses amis ont été dévorés par un monstre. En parallèle, une jeune femme couverte de sang et de cicatrices émerge d’une forêt, affublée de 2 manchettes esquintées. Son téléphone sonne : sa prochaine mission l’attend à Archer’s Peak, précisément là où s’est produit le massacre dont James est le seul survivant.


S’ensuit alors l’histoire de deux marginaux qui vont se rencontrer et se mettre en tête de traquer la créature ayant déjà décimé une bonne partie des enfants de la région. Et le comics nous le fait immédiatement comprendre avec cette image glaçante : ce grand panneau noyé sous les avis de recherche qu’Erica découvre en descendant du bus. Toute la ville semble déjà gangrenée par quelque chose qu’elle refuse pourtant de regarder en face.


Dans la préface de ce premier tome, James Tynion explique d’ailleurs comment il est venu à l’horreur : « Très jeune, j’ai appris que les horreurs qu’on s’invente sont bien plus terrifiantes que n’importe quel film d’épouvante. » C’est là qu’il a donc décidé de les coucher sur papier.


Tout l’intérêt de ses histoires réside pour ainsi dire dans ce cauchemar profondément humain, celui qui prend aux tripes. La saveur de ses scénarios en sont la preuve la plus tangible. Il révèle sa capacité à tordre ses propres expériences et les conformer à des tropes de genre plutôt que l’inverse. Ce qui en fait tout le sel et la singularité, à mon sens.


De fait, en créant Erica, cette chasseuse de monstres à la dégaine évoquant presque un membre de l’Akatsuki dans Naruto, Tynion s’amuse à faire se rencontrer les codes du shōnen et ceux du comics indé américain. Il injecte littéralement ses obsessions dans la matière même de ses inspirations. Et c’est une chose que j’adore chez lui : on sent constamment d’où il vient. On ressent ce qu’il aime. Son écriture est un prolongement de son expérience de lecteur / spectateur.


Ce qui fait plaisir, c’est de voir investir dans les fictions modernes les œuvres avec lesquelles j’ai moi aussi grandit. Admirer comment il est possible de se les réapproprier. Tout aussi inspirant qu’encourageant.


Le plus fort, c’est qu’en à peine 6 planches, Tynion et Werther parviennent déjà à faire d’Erica un personnage marquant. Une vagabonde qui erre de ville en ville pour chasser les monstres tapis dans l’ombre. On l’admire autant qu’on voudrait, bêtement, être à sa place. Parce qu’au fond, croire que le monde est peuplé de monstres, ça voudrait aussi dire que la magie existe quelque part.


Ses cernes, son masque, ses cicatrices, sa dévotion presque maladive, sa ténacité… tout converge vers un immense sentiment d’empathie à son égard. Erica, c’est cette silhouette fatiguée qui continue malgré tout à se dresser entre notre monde et nos cauchemars. Celle qui, contrairement aux adultes, prend encore au sérieux les monstres cachés sous le lit.


Tu as peur, c’est normal. Et tu commences à douter d’avoir vraiment vu quoi que ce soit. Ce que tu sais, en revanche, c’est que le monde t’échappe. Et qu’il t’échappe un peu plus chaque jour.

Cette humanité ressort énormément dans ses échanges avec James. Erica est la seule personne qui croit réellement ce qu’il raconte. Elle ne le regarde jamais avec condescendance. Elle lui parle comme à un adulte. Elle comprend à quel point il souffre d’avoir survécu à la mort de ses amis - d’autant qu’il était secrètement amoureux de l’un d’entre eux.


Alors malgré les dangers, malgré les risques, elle accepte de l’emmener avec elle dans cette chasse. À une condition : qu’il écoute attentivement tout ce qu’elle lui dit. Et cette relation fonctionne immédiatement. Elle rappelle presque celle qui se tisse entre Joel et Ellie dans The Last of Us : deux êtres cabossés, profondément seuls, qui finissent par avancer ensemble.


En ce qui concerne la mythologie de la série, James y va par étape. Il nous laisse mijoter, ne nous offrant qu'un amuse-bouche. Dès lors on apprendra la raison du pourquoi uniquement les gamins peuvent voir les monstres :

Les monstres, ça existent pas ! - Evidemment que ça existe. Tu en as même vu un manger tes amis. - Mais pourquoi... pourquoi il les a mangés ? - Parce qu'il pouvait le voir. Parce qu'ils croyaient en lui. - J'y croyais pas, moi, aux monstres. Et ma main à couper qu'eux non plus n'y croyaient pas. - Mais si tu y croyais. Bien sûr que si. Croire et savoir, ce n'est pas du tout la même chose. Tu es assez vieux pour voir qu'il n'y a pas de monstres en ce bas monde. Mais tu n'y crois pas. Pas vraiment. Or il te suffit d'entendre un bruit dans une forêt ou de voir une ombre aux contours bizarres, et la peur t'envahit.

Pour résumer : c'est parce que le cerveau des marmots est encore en développement et laisse donc s'insinuer des croyances illégitimes au sein du monde. On sentirait presque les prémisses de The Department of Truth.


Il est aussi question d'une Loge du Massacre : ordre mystique auquel fait parti Erica et qui, je l'imagine, protège l'humanité avec des intentions moyennement honorables en regard de leur dégaine de grands méchants.


Le tome se conclue sur l'élimination d'Erica du monstre, qui s'avère être finalement une menace bien plus grande que sa peluche-pieuvre lui avait annonçait (oui parce que Erica, comme tous les chasseurs, ont une peluche de compagnie qui semble avoir la même utilité qu'un Pokédex). Il s'agirait donc d'une mère. Et comme dans Aliens, elle aurait pondu des œufs. Lâchés dans la nature, les enfants ont atrocement faim !


Conclusion : le premier tome de Something is Killing the Children (palme du titre le plus cool) débute tambour battant, nous présentant une héroïne badasse, une mythologie prometteuse et une action maitrisée, ainsi qu'une douche d'horreur difficilement supportable par instant. Une saga qui promet d'en avoir sous le capot, tout comme ses créateurs. A suivre...

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