Retour au présent. Et qui dit nouvel arc dit nouveaux personnages. Cette fois, James Tynion nous fait suivre Gabi, une adolescente lestée d’une colère immense. Une rage qui trouve sans doute sa source dans le massacre de sa famille par un monstre, survenu juste après une violente dispute. De quoi décupler sa culpabilité et nourrir cette souffrance qui la ronge : celle de ne jamais avoir eu l’occasion de dire au revoir. Un sentiment que connaissait déjà le petit James lors de l’arc d’Archer’s Peak, et auquel Erica semble désormais consacrer une bonne partie de son existence.


Exit donc la petite banlieue américaine. Direction le Nouveau-Mexique, et plus précisément Tribulation, une ville connue pour ses stations thermales où commence à sévir une nouvelle espèce de créature attirée par cette humidité : un duplicitype, sorte de doppelgänger monstrueux capable d’adopter une apparence vaguement humaine.


Si les premières créatures de la série dégageaient une forte vibe de Flagelleur Mental version Stranger Things, ici l’influence manga et le bestiaire fantastique prennent encore plus de place. On flirte clairement avec Jujutsu Kaisen. Tribulation possède une atmosphère plus western, presque crépusculaire, qui tranche avec les forêts sombres et les nuits épaisses des premiers volumes.


Comme souvent, Tynion prend le temps d’installer les pièces de son échiquier. Son premier chapitre est consacré aux personnages du drame, à leurs blessures et à leur quotidien, avant de faire surgir Erica dans la dernière case. Une entrée qui renforce encore son statut de vagabonde. Depuis sa rupture avec la Loge du Massacre, elle erre de ville en ville comme une renégate. Difficile, là encore, de ne pas penser à Guts dans Berserk, chevalier maudit condamné à arpenter des contrées hostiles, usé jusqu’à la corde par sa guerre contre les ténèbres.


Cet épuisement transpire littéralement du personnage. Il suffit de regarder ce grand œil vert profondément cerné, qui convoque immédiatement l'imaginaire des héros de Fujimoto. Le fait que l’un de ses yeux soit constamment dissimulé derrière ses cheveux me semble d’ailleurs très parlant : comme si Erica ne pouvait jamais embrasser toute l’horreur du monde d’un seul regard. Comme si une partie d’elle refusait encore de voir. D’autant que, comme le révélait le tome précédent, cet autre œil possède quelque chose de profondément dérangeant. Il paraît légèrement trop grand, trop asymétrique, comme s’il avait contemplé des choses qu’aucun être humain ne devrait voir. Et surtout, des choses qu’il ne pourra jamais oublier.


Cela me fait rebondir sur l’un des grands points forts de Something is Killing the Children : son casting féminin. Une galerie de personnages hauts en couleur qui échappe constamment aux archétypes les plus paresseux. Il y a évidemment Erica, mais aussi Gabi, adolescente rebelle furieusement insolente. Jessica également, ancienne mentor de notre héroïne, tout aussi courageuse, rigoureuse et généreuse que son élève. Et puis il y a Cutter. Ah, Cutter...


La Loge Slaughter l’a lancée sur les traces d’Erica afin de l’éliminer, probablement pour éviter tout conflit d’intérêts au sein de la même faction. Là où Erica inspire la compassion, Cutter provoque immédiatement le malaise. Sadique, capricieuse, puérile et profondément perverse, elle ressemble à une enfant à qui l’on aurait confié un arsenal militaire. Une combinaison absolument terrifiante lorsqu’on l’associe à ses talents de tueuse. Après tout, massacrer une bande d’enfants parce qu’ils criaient trop fort après avoir aperçu un monstre ne semble pas particulièrement lui poser problème.


Et c’est précisément là que Tynion revient à l’un de ses thèmes favoris : le monstre n’est presque jamais celui qu’on croit. Ceux qui les traquent peuvent parfois se révéler bien plus effrayants que leurs proies. En même temps, entraîner des gamins dès leur plus jeune âge à étriper des créatures cauchemardesques, ça laisse des traces. Et cette dichotomie entre horreur et esprit puéril, on le remarque au sein même de la création du lore : le Grand Dragon mange des bonbons, les masques de la loge sont souvent inadaptés socialement, et tous possèdent encore un doudou ! Cette dualité, une fois fusionnée, donne un goût âcre, comme si l'union de ses deux mondes étaient perverse.


Narrativement, cet arc reprend d’ailleurs une structure proche de celle d’Archer’s Peak : un petit groupe de personnages, épaulé par le shérif local, confronté à quelque chose qui dépasse totalement l’entendement. Une formule classique, certes, mais qui fonctionne toujours aussi bien grâce à la qualité de l’écriture.


Erica reste un personnage toujours aussi fascinant dans sa retenue. Elle parle peu, mais le dessin semble constamment nous révéler ce qu’elle pense. Comme si Dell'Edera avait trouvé le moyen de rendre visibles des émotions qu’elle refuse de verbaliser.


Et justement, il faut encore saluer son travail. Tynion continue de pousser ses thèmes jusqu’à leurs conséquences les plus inconfortables, tandis que Dell'Edera se donne à 100% sur chaque planche. Son découpage utilise une grande variété de cases pour contrôler le rythme du récit . Il n’hésite pas à faire éclater les cadres, à laisser certaines figures déborder de leurs cases pour leur donner une présence plus agressive encore. Les monstres semblent vouloir sortir de la page, et c’est précisément ce qui rend cette série aussi efficace : elle donne constamment l’impression que quelque chose cherche à traverser le papier pour venir nous happer dans son monde, ou plutôt : que son monde n'est pas si éloigné du nôtre.


Conclusion : SIKTC continue son petit bonhomme de chemin tout en abordant une idée fondamentale, d'une manière à la fois étrange et troublante. Les monstres font peur, certes. Mais savez-vous ce qui est vraiment terrifiant ? La solitude. L'impression que personne ne vous croit ni ne vous comprend, le sentiment d'être en danger et que personne ne veille sur vous. A suivre...

OuaZz
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes 2023 - BD / MANGA et 2026 - BD / MANGA

Créée

il y a 1 heure

OuaZz

Écrit par

D'autres avis sur The Road To Tribulation - Something is Killing the Children, tome 5

The Road To Tribulation - Something is Killing the Children, tome 5

The Road To Tribulation - Something is Killing the Children, tome 5

8

thebat51

336 critiques

Nouveau cycle

Le tome 5 de 'Something is Killing the Children' marque le début d'un nouveau cycle. Tout en restant dans un univers familier, le récit présente une nouvelle ville, un autre enfant à sauver et un...

le 22 août 2023

The Road To Tribulation - Something is Killing the Children, tome 5

The Road To Tribulation - Something is Killing the Children, tome 5

7

OuaZz

62 critiques

Desolation Row

Retour au présent. Et qui dit nouvel arc dit nouveaux personnages. Cette fois, James Tynion nous fait suivre Gabi, une adolescente lestée d’une colère immense. Une rage qui trouve sans doute sa...

il y a 1 heure

Du même critique

The Drama

The Drama

8

OuaZz

62 critiques

Anatomie d'une chute

Posons d’emblée les faits, The Drama va diviser. D’un côté, il y aura ceux qui se délectent de voir un couple aussi mythique battre de l’aile sur grand écran, qui apprécieront le plot et sa gestion...

le 2 avr. 2026

Escape From the 21st Century

Escape From the 21st Century

7

OuaZz

62 critiques

Ctrl+Alt+Escape

C'est peu dire que je l'attendais comme le Messie. Avec un pitch pareil et la solide réputation glanée en festival, les promesses étaient plus qu'alléchantes. Pendant plus de trois mois, le film...

le 28 août 2025

À toute épreuve

À toute épreuve

8

OuaZz

62 critiques

Des balles comme s'il en pleuvait

Revu lors de la ressortie au cinéma fin août 2025 :Je l'avais découvert il y a longtemps sur une vieille télé en passant totalement à côté. Mais en le revoyant hier au cinéma, c'est là que j'ai enfin...

le 29 août 2025