Survivant
8.2
Survivant

Manga de Takao Saitō (1976)

Savoir se saisir de son lecteur, c'est lui soumettre un rythme auquel il consent et dont il se réjouit. La marque d'un bon auteur, en tout cas d'un narrateur expert dans ses arts, c'est de savoir régaler qui le lit même à le jeter si brutalement dans le bain, tel que ce fut le cas ici. Le contexte est pour plus tard, il importe pour l'heure de survivre, le titre n'a pas été composé en vain.

Le rythme de ce qui s'accomplit – et avec méthode – et possiblement parmi les plus rapides qui aient pu un jour s'imposer à ses lectures ; tout est entrepris pour que vous n'ayez surtout pas le temps de vous soucier de l’introspection du personnage principal, qui lui-même est trop affairé aux premières nécessités pour avoir le seul luxe de s'en plaindre.



On croit survivant dans la veine d'un Je ne suis pas Mort, pour finalement découvrir qu'il en était l'artère partie l'irriguer. Le registre est en effet moins fantasmé ici en dépit de son catastrophisme ; la survie s'orchestre telle qu'on l'espère, avec ses revers et sans facilité aucune.


Qui aurait un jour dit de l'auteur de Golgo 13 qu'il n'avait qu'une corde à son arc – et je l'ai dit très fort – serait intimé à l'humilité face à ce qu'il lirait présentement. Auteur varié dans ses écrits, en tout cas davantage que je ne l'aurais soupçonné, Takao Sato démontre et assure qu'il est devenu un nom retentissant du manga autrement que par sa seule longévité. Preuve en est faite ici.


À son protagoniste principal – et bien solitaire – rien ne lui tombe jamais tout cuit dans le bec ; chaque modeste victoire remportée sur la nature s’arrache au prix de l’effort et de la frustration de l’échec. Durant deux chapitres…

Car ce jeune homme, qui n’a pas une once d’instruction en matière de survivalisme, vous confectionnera un arc en bambou en deux cases de temps. Avec les flèches qui vont avec qui, comme chacun le sait, se construisent aisément sans même un outil à sa disposition. Des raccourcis ont été entrepris, c'est à reconnaître en premier lieu, et à admettre ensuite. Néanmoins, il ne faut pas s'arrêter à ça à moins d'être plus mesquin que requis.


Pour génial que s'avère l'auteur, son dessin est remarquablement vieilli depuis notre ère. La pagination, du reste, s'avère trop preste dans ce qu’elle a à nous narrer, on ne s’appesantit jamais sur le récit, les choses se passent, et elles passent vite. Pensez qu’en un volume de temps, l’été et l’hiver seront passés, le personnage principal s’étant trop facilement acclimaté à son environnement malgré ses nombreux déboires.

En dépit de ses précautions, ce diable de héros se ruera bien assez tôt sur des champignons dont il ignore s’ils sont comestibles ou non. Comme dirait le père Pucci, « Je respecte le premier Homme à avoir mangé à un champignon »  ce qui n’empêchera pas celui-ci d’avoir une belle chiasse.


Parti pris audacieux que celui d’un auteur qui embarque son récit vers une histoire où un seul personnage sera placé au centre des péripéties qui l’attendent. Il faut savoir s’y prendre pour aménager son intrigue à partir de là sans jamais lasser. Les encarts narratifs, sporadiques et volubiles, sont là pour donner le change et accréditer l’auteur quant à sa documentation ainsi étayée.

Naturellement, ça ne durera pas, une Ève splendide et virginale lui viendra par le plus grand des hasards sur une barque où elle se laissa embarquer docilement. La narration l’avait semble-t-il mieux invoquée que ne l’avait fait la cohérence.


Les outils seront obtenus trop facilement et opportunément, et c’est sans compter sur le manuel d’instruction pour lui apprendre à confectionner une arbalète. En deux pages, évidemment, car pareil artisanat tient apparemment de l’anecdote.


Bien qu’il tremble, bien qu’il geigne et qu'il grimace, jamais on ne s’en fait pour ce survivant à qui tout réussit trop vite et trop bien sans qu’on n’ait jamais l’impression qu’un effort ne fut à fournir par ses soins pour se sortir des pétrins multiples dans lesquels il brassera allègrement. Il fera son affaire à un ours en un demi chapitre de temps, là où même Sugimoto et Asirpa auront, avec des moyens autrement plus conséquents, risqué leur peau à affronter ces bêtes si frontalement. Son combat contre les rats aura cependant été bien mieux conté, du fait des enjeux et de la difficulté à éradiquer pareille nuisance. Mais tout ça pour qu’une solution lui tombe du ciel – très littéralement – par l’envol d’une chouette qui se domestique basiquement d’elle-même pour venir à son secours avant de toutefois crever.


À regret, j'annonce qu'un Suicide Island aura su bien mieux montrer les étapes de transformation d’un Homo Urbanite déconnecté des réalités de ce monde à celui d’un survivaliste résilient, accordant à son récit un souffle de réalisme qui nous inspirait en conséquence. Ici, l’aisance avec laquelle tout s’accomplit nuit conséquemment au réalisme et donc, à la crédibilité de l’œuvre. Celle-ci ressort infiniment moins immersive qu’elle se voudrait, après que furent advenues quelques infinies prouesses que même des survivalismes chevronnés auraient été incapables de seulement considérer.


Parce que tel périple ne saurait s’attarder éternellement sur la seule survie en solitaire durant dix tomes, le deuxième volume vient pour épanouir les horizons des protagonistes et leur faire aller par-delà leur île. La catastrophe est d’ampleur mondiale et le post-apocalyptique s’accomplit ici sans une ruine, chacun étant apparemment retourné à un état primitif. La trame, je crois, aura considérablement inspiré Dragon Head au regard de ce qui nous viendra par la suite.


Un Tsunami global a semble-t-il noyé la plupart des terres immergées. C’est un bon point de départ pour une Armageddon après tout ; l’affaire n’a pas toujours à se solder dans un Desert. Le laïus réchauffiste, s’il était innovant à l’époque de la rédaction, fait rire d’un rictus narquois qui se sera penché sérieusement sur la question. Mais il fallait bien une explication au phénomène, quitte à ce qu’il soit fantasque sous couvert de scientifisme béat.


Les écueils du premier tome se tempèrent déjà dès le second. Avec deux protagonistes, le récit repose son rythme du fait qu’il faille parfois marquer des justes pauses afin de les faire interagir.

La folie d’Akiko, l’obstination des rats, horrifiques au point de s’accaparer un rang d’antagonistes principaux, tout ça contribuera à accentuer le poids des enjeux de Survivant et à relancer sans cesse une intrigue qu’on aurait cru lassante si elle n’avait pas ainsi été à même d’être automotrice de ses péripéties.


La réplique sismique du troisième tome redistribue les cartes comme pour corriger le tir trop parfait du premier volume. Le refuge est anéanti, les outils trop facilement acquis sont emportés par les flots, Satoru reprend ses efforts de zéro, avec cette fois le boulet que sera Akiko sur ses épaules. Le sentiment de détresse, qu’on trouvait spécieux à l’origine, se fait plus présent à chaque chapitre qui vient. Le répit et les jours heureux, dans la survie de chaque instant, n’est jamais une perspective envisageable, chaque effort perpétré étant alors aussitôt balayé par un caprice cruel de la nature.


La mort d’Akiko, qu’on tenait d’avance pour future compagne de Satoru, tombe abrupte et sèche, comme une véritable mort qui ne s’annonce pas. Ce fut un temps fort du récit qui aura contribué pour beaucoup à renforcer la crédibilité de l’œuvre.


Mais on alterne systématiquement entre une adversité terrible et une facilité déconcertante. Satoru, sans aucune compétence particulière en matière artisanale, bricole – en une case de temps – un radeau pour s’essayer à l’exploration des terres immergées. On ne sait jamais trop sur quel pied danser avec Survivant tant il dose mal son réalisme.


La période éditoriale, le style du dessin et l’avancée du récit, en un sens et même en plusieurs, m’aura rappelé l’École Emportée et son lot de cataclysmes venus se succéder à la chaîne sans qu’un instant de répit ne fut accordé à ses protagonistes. Le mode de narration nous y renvoie à chaque instant ou presque ; peut-être était-ce aussi la marque de l’époque pour ce qui concernait la construction du récit.


Les péripéties de Tokyo – car on y viendra – sont assez prévisibles dans leur déroulé, la tension s’essouffle et ce qui tient lieu de risque disparaît bien assez tôt à chaque fois.


Survivant s’écrit ici au singulier pour une raison. Une très bonne raison. Apprêtez-vous à trébucher sur votre lot de drame – et bien amené avec ça – car pas un cadeau ne sera accordé à Satoru. Qui prétend que la nature est belle et délicate ne s’est jamais éprouvé à elle pour la savoir impitoyable.


L’arc des prisonniers sentait le remplissage comme ça se pratiquait parfois à l'époque pour meubler. La matière finissait par se tarir à mesure que Satoru persistait dans son Odyssée.


Un peu longuet sur les deux derniers tomes, l'histoire s’essouffle et le lecteur s’ennuie. La survie semble lointaine et les pérégrinations haletantes de Satoru virent désormais à l’excursion champêtre. Les communautés relativement pacifiques, quasi-absentes de tout son parcours, fleurissent apparemment comme des champignons en fin d’aventure. Et le coup du deltaplane, très franchement... L’auteur s’emmêle qui plus est les pinceaux à nous attribuer une cause sismique à la catastrophe alors qu’il nous soutenait la thèse du réchauffement climatique spontanée quelques tomes auparavant. Cela apparaît brouillon à mesure qu’il change son fusil d’épaule.


En outre, le départ de Shiro, j’en suis sûr, a inspiré la scène de Golden Kamuy avec le départ de Retar


Si le lecteur que je suis est porté sur l'indécision après s'être fait souffler le chaud et le froid à même mesure, cette fin est un petit scandale qui m'aura permis de trancher. Satoru court jusqu’au bas de la montagne retrouver sa mère et sa sœur sans qu’on nous montre les retrouvailles, avec, à l’arrachée, comme un pet foireux de circonstance, une case où l’auteur nous dit mornement que, l’humanité pourrait encore vivre… ou pas, ou peut-être, presque en haussant les épaules contre le papier ET BAM, terminé. Si c’est comme ça qu’il finit ses séries le petit père Saito, je comprends encore pourquoi il a jamais osé conclure Golgo 13, même après sa mort.

Josselin-B
5
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste [Mangas] Ici, on tue les ours

Créée

le 27 déc. 2025

Critique lue 88 fois

Josselin Bigaut

Écrit par

Critique lue 88 fois

1

D'autres avis sur Survivant

Survivant

Survivant

9

Zbah

178 critiques

Critique de Survivant par Zbah

Attention, manga OVNI. Disons-le de suite, Survivant aura son public, et ses détracteurs, ou plutôt que détracteurs, des gens qui passeront complètement à côté. C'est un ouvrage ascétique qui nous...

le 24 févr. 2012

Survivant

Survivant

5

Josselin-B

529 critiques

Mère nature est une pute

Savoir se saisir de son lecteur, c'est lui soumettre un rythme auquel il consent et dont il se réjouit. La marque d'un bon auteur, en tout cas d'un narrateur expert dans ses arts, c'est de savoir...

le 27 déc. 2025

Du même critique

Hunter x Hunter

Hunter x Hunter

10

Josselin-B

529 critiques

Éructations fanatiques

Nous étions le treize avril de l'an de grâce deux-mille-six, j'avais treize ans. Je venais de les avoir à dire vrai ; c'était mon anniversaire. Jamais trop aimé les anniversaires, il faut dire que je...

le 20 juil. 2020

L'Attaque des Titans

L'Attaque des Titans

3

Josselin-B

529 critiques

L'arnaque des gitans

Ça nous a sauté à la gueule un jour de printemps 2013. Il y a sept ans de ça déjà (et même plus puisque les années continuent de s'écouler implacablement). Du bruit, ça en a fait. Plein, même. Je...

le 8 avr. 2020

Dragon Ball

Dragon Ball

8

Josselin-B

529 critiques

Quand la couleuvre indolente fait sa mue

Dans les coulisses de l'Histoire, les grands hommes restent dans l'ombre, voués à l'oubli et l'ingratitude d'une masse qui leur doit tout ou presque. Dragon Ball a fait l'histoire. Cheval de Troyes...

le 7 mai 2020