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Je ne jouis pas des plaisirs de l’horreur. C’est un genre que je trouve trop assujetti à l’encodage des matériaux. Avec peu de place pour la créativité, il exige l’emboîtement du bloc A dans le B. Des tropes de l’épouvante associés aux mystères dans la nuit. Et puis je trouve l’exercice du fantastique malhonnête ou maladroit. L’essentiel de l’entreprise est tenu de faire peur : d’une part on démystifie l’objet d’esthétique, et d’autre part on le rétrograde. Le pathos passe avant l’art. Faire peur devient une fin en soi, et faire bien une futilité.
Eh bien, ce brin de critique tombe de haut. Et me voilà bouche bée face au mythe de l’Ossuaire. La tri-force reprend du travail : Jeff Lemire au scénario, Andrea Sorrentino au dessin, Dave Stewart aux couleurs. Ils ont l’habitude de travailler ensemble. De fait, il est question d’un triptyque de renommée. Cette essence garantit la ténacité de la colonne vertébrale de l’œuvre. Ainsi, ils racontent une trame, ils choisissent une toile dont on a trop peu d’éléments. Le récepteur se perd dans le pandémonium, dans le tissu de ce monde.
Le passage, servant à la mythologie lemirienne sous le statut d’incipit, introduit l’univers. L’auteur privilégie, à tort ou à raison, de précipiter son récit. Cette petitesse voit se développer deux intrigues. La première s’efface, alors centrons-nous sur la seconde. Un géologue débarque sur une île pour étudier une anomalie. Il se retrouve victime d’une étrangeté. Le synopsis m’a emporté : il s’avère sans surprise, pourtant il n’est pas saugrenu. Jeff Lemire ne se prend pas pour un maître du deus ex machina ni pour quelque autre pré-esthétique de l’horreur. Partant, on découvre la simplicité de la lecture. Ça se suit : la page une excite l’envie de lire la deux, et ainsi de suite. Je m’exerce mal à la critique d’un scénario. J’y vois des synonymes, et quand c’est raté des homophones. Je fais gorge chaude des baveux du narré, sans voir que je suis le dos de la pièce. Je suis bée d’esthétique. Ici, c’est manifeste, on ne peut pas faire l’impasse à l’endroit du scénario. À son aise, Lemire développe une tension sans en montrer l’inhérence des membres. Il ne signifie pas par le dialogue, et pas toujours par l’image. L’horreur est sous-jacente, inattendue parce qu’ubiquitaire. Dans l’interstice des cases, dans l’art de l’invisible. Il s’agit d’une œuvre éprise de tragédie. Son fantastique stimule l’instinct de survie. Lemire a autant un style que Proust. C’est en cela qu’on ressent toute sa richesse et sa vision du monde. Dans sa prose suivant le flux de narration, on perçoit un Lemire en marge du capitole. Il comprend l’essence et la substance de son livre. En adéquation avec ses collègues, il organise la logique de construction en ceci : l’essor nerveux, l’acmé névrosé et… rien. Il coupe la jambe sous le pied de l’herbe. Il stimule curiosité et envie. Il nous laisse crever sur le papier glacé. Merci pour ce meurtre.
De surcroît, le parti pris se fait aussi dans l’image. Sorrentino ne se complaît pas dans l’énonciation de la narration, il interprète avec authenticité. Les cases s’envolent, se plient, l’art substitue la réalité puis la déchiquette. L’image est appui de réflexion. Mise en scène, loin du cinéma. Sorrentino ne se la joue pas bergmanien ou tatien. Il sait se faire tout seul car il se suffit à lui-même. Bresson parlait de cinématographe, je parlerais de bédétellique (nb : composé de bédé = bande dessinée et de telos/τέλος = but). Comme d’un art de beauté graphique, qui se suffit à lui seul, contre lequel la narration n’a plus d’arme. Des envolées stylistiques autant que le prosaïque trait de Gibbons. Bienvenue dans le bédétellique. Démystifions le narré.
Bref, assez de bébé-révolution de la BD. Ce comics me plaît. Pour une fois, l’horreur ne se dandine pas pour me draguer. (Les réalisateurs d’horreur ont plus peur de l’art que de leur film.) La subtilité de Lemire me fascine, et puis bonne nuit
à vous.