Les hommes disent de grandes vérités à travers les fables, là où un simple discours ne peut les englober toutes.
The Unwritten, c’est totalement le genre de comics qui appuie pile là où ça me fait vibrer. Et pas qu’un peu. Si j’étais un chat, j’aurais ronronné durant toute ma lecture. On parle d’histoires qui débordent de leur page, d’imaginaire qui ne reste pas sagement dans la tête pour devenir une matière à part entière : une (psycho)géographie, une carte à décrypter, une massive conspiration cabalistique, un monde de l’envers à arpenter. Un truc à la Da Vinci Code, mais avec une notion plus merveilleuse et pulp.
Mike Carey prend son petit kit d’archéologue pour aller gratter dans les couches profondes de notre inconscient collectif. Il remonte le fil de l’Histoire (de nos histoires). Il les fait se croiser, se contaminer, se répondre dans un immense thriller méta, haletant, où l’on suit un gamin qui ressemble furieusement à un rejeton d’Harry Potter, traqué par une organisation vieille comme le monde : la Faction (premier titre de la saga, à l’origine). Une secte séculaire, donc, qui ne contrôle pas les gouvernements ou l’économie dans l’ombre, non, mais les récits. Depuis la découverte du Nouveau Monde et des mythes fondateurs, depuis qu’on a commencé à raconter des trucs autour du feu pour repousser un peu la nuit.
Nous créons nos propres monstres, et les craignons pour ce qu’ils nous montrent de nous-mêmes.
Et sous ses airs de pur divertissement, The Unwritten est beaucoup plus retors que ça (vous l’imaginez bien avec ladite présentation plus haut). Ça parle de notre rapport aux histoires, donc, de la façon dont on s’y projette, dont on les adore, parfois jusqu’au fanatisme. Ça parle de leur nécessité quasi vitale, mais aussi de leur pouvoir de manipulation grâce à leur perméabilité.
À la première lecture, je trouvais les personnages un peu trop “fonctionnels”. Néanmoins, ma relecture m’a permis de profiter de leur relief. C'est une série qui ne s'apprivoise pas du premier coup. Il faut y revenir, dénicher les indices, le X sur la carte, dériver et se perdre entre les lignes. Mention spéciale à ce chapitre où vous êtes le héros, nous présentant de manière intelligente et fun la backstory d'un des personnages (Lisa Hexam). Une belle manière de lier fond et forme.
Dans la première partie, l’auteur brosse un joli portrait de notre héros : Tom/my, un garçon coincé entre sa vie réelle et l’ombre immense de son double fictionnel, crée par son père. Un idéal impossible à incarner. Et puis il est aussi question de fans, évidemment (le récit s’ouvre lors d’une Comic Con). Carey intègre intelligemment (on est en 2009, je rappelle) Internet là-dedans : cette nouvelle manière qu’on a de faire circuler les histoires, de les tordre et les amplifier sur ce continent qui n’apparait pourtant sur aucune carte. On appelle ça une toile, un réseau. C’est pas pour rien.
C’est effrayant de penser que le monde n’a pas de fondations solides. Effrayant de rencontrer son créateur… et de le trouver insatisfaisant.
Le vrai coup de force, au-delà de la tension constante, ce sont toutes ces idées géniales balancée l’air de rien (Carey et Gross ont de la réserve de leur run sur Lucifer) : une poignée de porte magique, une métacarte au trésor qui répertorie les pics et les failles de la foi, ses lignes de fuite et points névralgique (permettant de sauter d’un livre à un autre), des enfants qui se prennent pour de véritables petits sorciers, un homme de main possédant une patte de bois au pouvoir divin, etc.
On a aussi le droit à des dialogues juteux (parmi les meilleurs que j'ai lu, vraiment), des concepts qui fusent comme des feux d'artifices un 14 juillet, de l'émotion qui arrive toujours là où il faut et sans fausse note. Et Peter Gross, l’autre capitaine de ce Hollandais Volant, fait un boulot de dingue : un dessin capable de passer de la douceur enfantine à quelque chose de plus terrifiant. J'adore la colorimétrie de ce comics.
Quand un livre est lu, une chose irrévocable se produit… un meurtre, suivi d’une imposture. L’histoire contenue dans l’esprit tue l’histoire écrite, et prend sa place.
Alors oui, la fin est abrupte. Presque violente dans sa volonté de ne “rien” résoudre. Mais le voyage, lui, reste collé au front. The Unwritten, c’est une petite pépite qui marche clairement dans les pas du géant Alan Moore et la tendance magique qu’a pris sa carrière à partir de From Hell (en plus ludique et moins abscons). Un genre de Jérusalem (Moore, toujours) sous amphètes narratives (lisez les 1800 pages, vous verrez et me remercierez plus tard).
En un mot comme en cent : cette relecture m’a remis une claque. J’y ai vu mille détails qui m’avaient échappé et une puissance intertextuelle savamment traité par son auteur. Une tartinade de références bien grasses où Frankenstein et le Baron de Münchhausen auraient été écrasés l’un contre l’autre.
Bref. Si vous aimez un tant soit peu les histoires - les vraies, celles qui mordent, qui hantent, qui transforment - ce comics est un indispensable. Une réflexion méta jouissive sur la puissance du récit. Mais je me répète.
Personne ne vit heureux à jamais, Tom. Si ça devait arriver, alors l’histoire devrait s’arrêter. Parce qu’elle repose sur l’éternelle agonie du héros, les épreuves qu’il doit subir.