Y’a eu une idée, derrière la rédaction de Unlucky Young Men ; c’est incontestable. Une idée exécrable, sans réelle portée à même d’atteindre son lecteur où que ce soit. Une idée néanmoins. Celle qui consiste à se faire rencontrer, à la fin des années 1960 au Japon, Norio Nagayama, tueur en série ayant écrit des œuvres littéraires en prison et Takeshi Kitano, que je ne vous ferai pas l’offense de vous présenter.

Ce qu’il en fera de ce postulat notre auteur ? Pas grand-chose à dire vrai. À lire ce qui se disait en fin de tome, sa préoccupation première, à ce scénariste, fut de savoir resituer l’époque sur les planches, qu’on se sentit immergé en dedans ainsi qu'on en fut contemporain, de cette fin de décennie remuante.


La démarche artistique s’embarrasse ainsi d’un parti-pris, celui d’élaborer un dessin relativement daté, avec une pointe de modernisme alors qu’il sera abondamment suppléé par les outils numériques afin d’aboutir sur les planches. Le rendu, en considération de l’objectif, est plutôt convainquant, bien qu’il ne m’aura pas vraiment stupéfié. De ce dessin, j’en retiens une forme de Naoki Urasawa dont on aurait gommé les rondeurs et la sophistication pour n’en retenir que le squelette nu et décharné.


À quelle vitesse on se déçoit de ce qu’on lit ? Dès le premier chapitre, je dirais. Eiji Ôtsuka, en scénariste de circonstance, n’osait trop se permettre de présenter ses personnages historiques – dont certains encore en vie – sous leur nom propre sans risquer un éventuel procès. Aussi Norio s’appellera «  N. » et Takeshi « T. ». Et le lecteur ? Il se fera appeler « Couillon ». Notez le « C » majuscule, signe de prestige s'il en est.

Avec en plus, ce qu’il faut de pédantisme cultureux pour nous crier sa prétention à travers une série de vers du poète Takuboku, venu nous illuminer de ses grâces en trois lignes pour faire la jonction entre chaque chapitre. Une œuvre qui se pique à ce point de poésie pour agrémenter son écriture crie haut et fort sa prétention chaque fois qu’elle s’exclame.

D’autant que… parfaitement entre nous… je me vois contraint de céder au subjectivisme culturel. De Villon à Baudelaire, on sait encore ce que c’est, nous autres, une poésie bien sentie. Alors quand vient cette foutaise en 7-5-7, sans rime ni harmonie scripturale, je me permets. Je me permets de dire que les Haïkus, c’est rien qu’un sous-genre littéraire d’une médiocrité absolue devant lequel les mondains se tirent sur la nouille à s’en rompre le poignet. Attendez, attendez… y’a un art qui me vient, attention :


« Le lecteur cocu,

Manga où y’a plein de cul ;

C’est con un Haïku ; »



Les protagonistes, fictifs ou historiques, sont finalement impavides pour la plupart et ont été posés là sur le coup d’une lubie « créative », celle de les réunir pour créer des instants de flottements qui ne mènent à rien. Ça s’en ressentira plus puissamment encore lors du deuxième tome où vraiment l’écriture se disperse à ne plus trop savoir ce qu’elle fait d’ici à atteindre sa conclusion.


Unlucky Young Men, c’est l’œuvre d’un esthète un peu mièvre qui n’a pas grand-chose à dire en prétextant une période historique et certains de ses hauts personnages pour babiller sur papier. S’il porte parfois, quoi qu’en clignant des yeux, un regard lucide sur le tumulte politique de l’époque, car le Japon aussi a vécu son regrettable mai 1968. Cela, comme chez nous… avant de rentrer dans le rang une fois que se sera profilée la vie active. Ôtsuka, car il sait tout de même être honnête sur l’époque, aime à rappeler au travers du personnage de la deuxième Yoko, à quel point tout ce petit monde estudiantin trompe son ennui et ses hormones dans des luttes tournées vers une exaltation puérile sans réelle intelligence politique derrière.


Ce qu’on voit, c’est du pseudo révolutionnarisme estudiantin gémi sur papier, du Pasolini Panzani avec la Révolution parti du fion de tout ce que le Japon cultureux connaissait de pédérastes. Mishima passera par-là lui aussi. Un peu à la mesure d’un Billy Bat, le présent manga est une sorte de fan-service historique où quelques grands acteurs marginaux de l’époque se retrouvent tous à un moment pour… dire qu’ils se sont croisés. Parce que pourquoi pas ?


L’histoire ne chemine vers nul objectif, emmêlée dans un hexagone amoureux, avec des événements qui se succèdent sans une suite franchement logique ou intéressante. Bien sûr, l’auteur, dans son infinie sensibilité, sait tout des femmes. Aussi sait il qu’une femme, vingt-quatre heures après s’être faite violer, aime à se donner sans réserve à un autre homme. Ah la licence poétique japonaise, quand on y est impréparé, c’est quand même quelque chose  ; rarement quelque chose de bon.


C’est chiant comme un film d’auteur. Faut dire que le contenu est soixante-huitard dans l’idée  ; pour un peu – et pas de beaucoup vraiment – on jurerait lire là une adaptation de La Dialectique peut-elle casser des Briques qui se prendrait au sérieux, empreint de petits airs mélancoliques pour qu’on n’aperçoive pas une parodie qui s’ignore.


L’œuvre, malgré ses gages et ses nuances, reste très adolescent et immature, à peine au-dessus d’un Syndrome 1866, « Un jour, je t’achèterai une bombe atomique et elle tuera tous ceux que tu détestes ». Même sur un Skyblog, j’aurais rougi d’avoir étalé pareille déjection – entre bien d’autres dont l’œuvre est parsemée.


Au demeurant, je trouve assez truculent d’appeler l’œuvre « Unlucky Young Men » quand celle qui, finalement, accuse le plus d’emmerdes, à sauter d’un viol à l’autre, se trouve justement être une femme. Le volet égocentrique est assez prégnant. C’est le propre des ââârtistes de ne penser guère qu’à leur petite gueule quand le monde brûle autour d’eux. En tout cas, l’auteur voulait resituer la marque de l’époque et y est parvenu. Oui, ça ressemble à du Kamimura – le cabaret de Jazz aidant pour beaucoup – car j’ai autant envie de déchausser les dents du moindre personnage féminin qui se reflète dans mon regard.

Les femmes urbaines et leurs mœurs… comprenez.


C’est fou, mais à bien regarder, je déteste tous les personnages que je vois. Pompeux, prétentieux, vaniteux, à s’écouter parler se prendre chacun pour le sel de la Terre et s’avilir délibérément avec le sourire en se donnant le bon rôle ; ça pue la faune urbaine à plein nez. Y’en a pas un que je ne souhaite pas étrangler, au moins pour son bien.


L’officier de police chargé de la répression politique expose tranquillement toute la machination policière à un gigolo qu’il sait embarqué avec des individus impliqués dans des affaires de terrorisme et de braquage. C’est écrit avec une telle désinvolture qu’on en viendrait à se demander si ça n’est pas tout simplement un récit comique qu’on lit. Parce que ça ne s’arrêtera pas là.

La dramaturgie, sidérante, ira même jusqu’au cyanure de potassium, c’est dire si on ne s’est privé de rien pour rendre l’œuvre sociââââle plus poignante encore que la main molle d’une branlette qui nous dure deux tomes.

Le pompon tient cependant dans l’instant où Yoko, au milieu des autodafés commis par ses copains coco, sauve « Le Deuxième Sexe » de Beauvoir. La vacuité prenait alors une forme plus ostensible à cet instant précis. De toutes les foutaises qui viraient incandescentes, il aura fallu qu’elle nous tire la plus stupide d’entre toutes. Et Dieu sait qu’il y avait de la concurrence.


N. (non, ce n'est pas un diminutif raciste) s’en va vers des pérégrinations purement stériles le temps du deuxième volume. On étire le vide par tous les bouts, car l’auteur n’arrive pas à gérer tous ses personnages et ne les attribue de ce fait à rien… mais sur des pages entières.

La farce vire à la bêtise crasse quand on s’embarque bien malgré nous dans une intrigue où les révolutionnaires estudiantins se sentent d’aller acheter une bombe atomique miniature aux russes grâce aux contacts de Mishima.


« Oh mais quelle remarquable chronique socia… »

Rien que de la merde, je vous dis.


Et hautaine avec ça, je me sens presque toisé par ces bas mammifères grotesques qu’on nous présente comme des personnages entiers et animés de soi disantes convictions. On peut se permettre d’être pompeux et affecté du moment qu’on sait comment ne pas se rendre ridicule. Ce mérite-ci, Unlucky Youn Men ne saurait guère s’en targuer.


Si on souhaite lire une fiction ayant eu pour point de départ un événement historique notoire du Japon d’après-guerre, il est de meilleur ton de lire Ayako qui a de la contenance, de l’allure et une écriture chiadée pour elle. C’est à ça que je préfère vous renvoyer afin de vous détourner au plus tôt de ce demi pamphlet poétique qui n’a finalement aucun propos à traduire, bien qu’il s’obstine à l’articuler éloquemment pour ne rien dire.

Josselin-B
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le 15 nov. 2025

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Josselin Bigaut

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