Au fond de ses yeux sombres et profondément enfoncés s’éveillait la connaissance, la première manifestation d’une intelligence qui ne pourrait s’affirmer avant des siècles, si elle ne s’éteignait pas d’ici là.
Voilà par quelle citation de Arthur C. Clarke pour son 2001 s'ouvre ce troisième opus. Le ton est immédiatement donné : il sera question ici de remonter le fil du temps, de retourner à la source du mal, à l’émergence de cette chose tapie sous notre gigantesque réseau de câbles et de données. Cette immense toile numérique dans laquelle chacun d’entre nous s’est déjà empêtré un jour : Internet.
Sous Internet sommeille l’Undernet. La face immergée de l’iceberg. Un territoire obscur, presque organique, habité par une entité maléfique qui évoque autant le "It" de Stephen King qu’un virus lovecraftien capable de contaminer le réel lui-même. À l’époque, un groupe de jeunes hackers mené par Gabriel était parvenu à décoder cette présence et à l’enfermer derrière un site : W0rldtr33. Le problème, évidemment, c’est qu’une prison numérique reste une prison. Et dès le premier tome, quelqu’un finit par forcer la serrure.
Voilà pour le petit récapitulatif de circonstance.
On suit donc, de nouveau, 3 timeline différentes : 1999 / 2025 / 2049. Et il faut dire que cela commence à être complexe de s'y retrouver. Même si la première partie de ce volume nous branche directement au point de vu de Sammi, la petite sœur de Gabriel, le créateur de W0rldtr33 et tête pensante de son groupe d'amis, sauvagement assassinée par une entité démoniaque répondant au nom de PH34R, qui ne s'avère finalement être que Sammi. Vous suivez ?
Ce tome 3 nous propose de revenir dans le temps afin de nous dévoiler la mue de cette jeune fille. Son exclusion du groupe de son frère l'a fait vriller et nourrit sa tourmente / rancune à son égard. Si bien que lorsqu'elle tombe dans la matrice de l’Undernet et y voit son avenir, ses meurtres sanglants, altérée par une force corrompue venue d’ailleurs - une force qui cherche à lui faire du mal. Elle vrille. Son frère et ses amis essaieront tant bien que mal à la sortir de là, lui administrer un genre d'exorcisme numérique, mais faut-il encore qu'elle en est envie... Après le drame, on la voit mise en HP sous la tutelle de Gregory (boss d'Angel), un mania de la tech et collaborateur de Gabriel. Il prépare en sous-main l'avenue du "Paradis" sur Terre par le biais du démon niché dans l'Undernet. Je n'ai pas encore bien saisi où se situait sa rancune envers Gabriel, qu'il avait recruté dans ses rangs, ni le pourquoi de son allégeance au programme, par contre. Probablement que tout cela sera révélé en temps et en heure.
Une chose est sûre en revanche : la rancune est le véritable carburant de Sammi. L’entité lui offre ce qu’elle n’a jamais eu : le sentiment d’exister. Elle qui ne se trouvait ni belle, ni importante, ni même réellement visible aux yeux des autres découvre soudain une cause, une identité, un rôle à jouer. Et c’est là que James Tynion devient particulièrement malin : derrière cette horreur numérique et démoniaque, il parle en réalité de l’embrigadement de certains jeunes sur Internet, de cette manière qu’ont les algorithmes, les communautés toxiques ou les récits extrêmes de donner un sentiment d’appartenance à ceux qui se sentent invisibles.
La sublime couverture de l’édition française, qui rappelle furieusement Ghost in the Shell, le résume parfaitement : Sammi a été remodelée par le mal. Elle est devenue PH34R, une espèce d’ange de la mort numérique répandant le chaos à travers le réseau. Et ce nom, justement, provient d’une remarque de la petite amie de Gabriel qui lui répétait sans cesse de ne jamais montrer sa “PEUR” aux autres.
À travers elle, l’Undernet ouvre une porte vers notre monde. Une brèche destinée à contaminer d’autres jeunes truffés de colère, de solitude ou de frustrations sociales, prêts à exploser comme des goupilles. L’horreur moderne n’habite plus les caves sombres ou les manoirs hantés : elle vit désormais dans la lumière froide des écrans, dans les pixels de nos téléphones et les lignes de code qui façonnent nos comportements. Le mal ne se transmet plus par morsure, mais par propagation mentale, à travers des images, des mèmes, des récits et une désensibilisation constante à la violence.
Petite aparté concernant la mise en scène : ce morcellement constant des cases m’a vraiment évoqué notre monde ultra-fragmenté, saturé de petites fenêtres numériques qui pullulent sous nos yeux à longueur de journée. Notifications, réseaux sociaux, vidéos, pubs, messages : tout cherche en permanence à capter notre regard, à grignoter un morceau de notre attention. Dès lors, pas étonnant que Sammi finisse par devenir PH34R : elle est littéralement le produit de cette dislocation mentale. Ce qui ressemble à une immense partie de Tetris devenue cauchemar, où plus aucune pièce ne parvient à s’emboîter.
Alors oui, on reste malgré tout face à un tome de transition où l’intrigue avance finalement assez peu. En 2049, Yoshi (dernier survivant du groupe de W0rldtr33) vit reclus dans une sorte de bunker bricolé sous les ruines d’un monde dévasté, maintenant Internet sous perfusion en circuit fermé. Il se fait nommer King Koopa et adresse aux derniers survivants des miettes de divertissement et quelques dessins animés de l'ancien monde pour faire oublier l'apocalypse. Yoshi nous rappelle ce qu'aurait dû être internet depuis le début : un havre de partage, une sorte de gigantesque bibliothèque d'Alexandrie où serait recoupées toutes les connaissances humaines. Une utopie se cachant sous la dystopie, littéralement.
De son côté, Ellison pense avoir trouvé une solution pour offrir une seconde chance à l’humanité. Mais PH34R et ses créatures le surveillent comme l’œil de Sauron (avec les pouvoirs du Titan Bestial, à priori). Sur ses disques durs se trouvent les archives des conversations de Sammi durant son internement. À ses yeux, raconter l'histoire de Sammi reviendrait à comprendre la catastrophe elle-même. Comme si reconstituer cette dernière pièce du puzzle permettrait enfin d’endiguer la contamination et de découvrir le point faible de l’Undernet.
Pour cela, il se reconnecte au dernier serveur W0rldtr33 encore protégé par Yoshi afin d’envoyer un message à travers le temps. Une ultime bouteille à la mer. Une dernière histoire à raconter. Et là : twist final. Retour en 1999. Gabriel reçoit ce fameux message dans sa chambre.
Alors quoi ? Le message a-t-il réellement voyagé dans le temps ? 2049 n’est-elle qu’une réalité alternative ? Une boucle ? Une simulation ? Réponse au prochain épisode.