De Homère, à Kubrick, L'Odyssée c'est sacré

Avis sur 2001 : L'Odyssée de l'espace

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Odyssée nom féminin

Voyage mouvementé, semé d'incident variés, d'aventures. Terme provenant du Grecque ancien Ὀδυσσεία, terme dérivé du nom d'Ulysse, célèbre figure de L'Odyssée d'Homère, où il va, suite à la guerre de Troie, voir son retour à l'île d'Ithaque, semé d'incidents. Ce voyage va durer pas moins de dix ans où il rencontrera d'innombrables obstacles, très souvent mythologiques, à commencer par Poséidon lui-même et qui va même le mener jusqu'en enfer, le royaume d'Hades.

J'aime penser qu'un titre n'est jamais anodin, en tout cas, pour les œuvres de qualité. Très souvent, les titres témoignent du sujet du film ou pafois ils peuvent avoir plus une fonction symbolique sur le propos du film plutôt que réellement descriptive. Dans tous les cas, les titres jouent sur notre inconscient, car tout comme les affiches de film, premières de couvertures...Ils nous permettent de nous faire une opinion au préalable de si nous allons apprécier l'œuvre, mais plus encore, ils nous permettent de nous questionner avant même d'en avoir regardé ou lu les premières minutes. Et que dire sur 2001: L'Odyssée de l'espace si ce n'est que c'est un nom plein de sens ? Kubrick nous délivre ici son Odyssée, Odyssée la plus marquante du septième art et sûrement une des plus marquantes depuis celle d'Homère. Une Odyssée qui plus est pas anodine puisqu'elle vise à retracer la nature propre de l'homme, de son commencement jusqu'à un future hautement technologique. Ma définition peut paraître inutile mais en réalité il faut savoir qu'au départ le film devait s'appeler "Au delà des étoiles", à savoir que je parle ici du nom officiel car il a eu plein de noms différents au cours de sa production mais Kubrick a décidé de changer le nom en sa version finale, 2001: L'Odyssée de l'espace notamment pour rendre hommage à Homère. Voilà pourquoi L'Odyssée d'Homère prendra une place toute particulière dans cette critique (mais pas uniquement rassurez vous) puisque qui dit hommage volontaire de la part du réalisateur, dans le titre qui plus est, dit inspiration, consciente, inconsciente, de cette œuvre source.

Cette Odyssée s'ouvre dans un premier temps sur ce que Kubrick appelle l'Aube de l'humanité. Entre paysages époustouflants filmés d'une main de maître et mise en scène brillante de ces grands singes, descendant des hommes, Kubrick nous transporte et nous submerge dès les premières minutes par des scènes et images pleines de sens. Dans cette première partie du film, il nous ramène à l'état d'animal en illustrant ces ancêtres, primitifs, se faisant la guerre pour un point d'eau et aux proies des prédateurs naturels de l'époque. Il met une attention toute particulière sur trois éléments clé, dans un premier temps, la famille, voir même la société, la techné et évidemment le monolithe.
Une chose intéressante est à noter, c'est que le monolithe intervient avant l'apparition de la techné. On peut notamment dors et déjà faire un rapprochement avec la mythologie grecque et la figure de Prométhée ayant transmis le feu de l'Olympe aux humains, chose sans quoi l'Homme n'aurait jamais développé la techné. Comme dans beaucoup des mythes grecs, on tombe ici dans un récit étiologique cherchant à expliquer l'évolution de l'Homme à contrario des autres animaux. Il est donc intéressant de se demander si Kubrick entendait faire la même chose avec cette scène du monolithe puisque après tout, la scène de l'os, le début de la techné, n'intervient qu'après cette exposition au monolithe et uniquement au sein de la tribu y ayant été exposée.
Dès le début, comme tout au long de son film Kubrick nous expose à une narration visant l'herméneutique, par cela, il est entendu une narration propre à l'interprétation, comme c'est le cas par exemple dans les films policiers avec un mystère poussant le spectateur à faire des suppositions, cependant Kubrick pousse cette notion à un tout autre niveau, presque au niveau de la religion qui est, en général, le sacro-saint de l'herméneutique. Est-ce que les tribus n'ayant pas été exposées au monolithe vont ils un jour acquérir la techné? Qu'est-il advenu du monolithe sur Terre ? Les extraterrestres, sont-ils responsables pour notre existence ? Que veulent-ils ? Que symbolise le monolithe?... Voici un certain nombre de questions me venant à l'esprit rien qu'avec cette première partie du film et je ne compte pas tellement m'attarder sur les réponses aux différentes questions que soulève le film puisque celles-ci relèvent purement de l'interprétation, cependant, je vais faire une exception pour quelques-unes que je considère comme assez centrales et avec lesquelles je pourrais faire des parallèles avec L'Odyssée, voir les mythes grecs en général.
Le lien entre la foi et le monolithe est presque indéfectible, surtout pour cette première partie avec l'image des primates vénérant le monolithe, posant leurs mains sur le monolithe et les tendant vers le ciel et cette idée de récit étiologique faisant écho à Prométhée ne fait que renforcer cette notion. En soit cette idée reste valable aujourd'hui puisqu'il est difficile d'expliquer pourquoi seuls les Hommes ont autant évolué et pas d'autres animaux.
Vient ensuite la fameuse scène de la techné. Le primate va notamment faire usage de son pouce préhenseur et se saisir d'un os afin de l'utiliser comme arme et chasser l'autre tribu du point d'eau. Le succès est plus que parlant. Même ici, un parallèle peut être dressé avec L'Odyssée. En effet, L'Odyssée commence par le fameux cheval de Troie, et la prise de Troie qui jusqu'à ce moment n'avait pas échappé au contrôle des Troyens. Dans les deux cas nous avons une victoire de la techné suite à quoi les Grecques ou nos descendants ont prospéré et les autres non.

La partie se termine par cet os, lancé dans les airs et tournoyant jusqu'à laisser place au futur, où l'homme à bien évolué, seulement est-ce vrai ? Très vite, Kubrick nous fait comprendre que l'os à été remplacé par d'autres objets, notamment le stylo qui tourne dans la navette à cause de la faible gravitée. Cette juxtaposition des deux objets est pour moi le début du traitement d'une des notions clés du film: L'homme, malgré toute sa sophistication ne dépassera jamais son état d'animal.
Il est indéniable qu'un stylo est infiniment plus sophistiqué qu'un os, pourtant le stylo sers très souvent les mêmes fonctions que l'os tel qu'il est démontré dans la première partie. Aujourd'hui, les litiges sont souvent résolus par l'écrit et les guerres sont souvent entamées par des propositions écrites. Évidemment, le stylo a laissé place à bien d'autres choses comme les arts, seulement le stylo est bel et bien l'os de l'homme moderne.
Toute la partie vers la lune (mais également les deux suivantes) va porter une attention toute particulière sur cette notion. En effet, comme c'était le cas dans la première partie, les protagonistes vont être représentés en train d'assouvir leurs besoins les plus primaires : dormir, manger, faire leurs besoins seulement dans des conditions infiniment plus complexes :

  • Le fait de dormir dans une grotte est mis en opposition avec le fait de dormir dans une navette dans l'espace où il n'y a pas de gravité. Il est aussi mis en opposition plus tard dans le film où ils sont cryogénisés et il est explicitement dit que c'est comme dormir sauf que l'on ne rêve pas (on pourrait donc parler de régression malgré cette progression monstrueuse puisque les primates n'avaient pas accès à cela, mais il est fort probable qu'ils rêvaient) et la fin du film avec le lit qui nous ramène en somme à notre condition actuelle.
  • Le fait de manger de la viande directement à sa source en utilisant ses mains et ses dents est mis en opposition avec le fait de manger des produits sur travaillées, à la paille, dans des plateaux. Plus tard avec des sandwiches également sur travaillées avec le pain, les viandes transformées pour qu'au final un sandwich de jambon ait le même goût qu'un sandwich au poulet. Seulement ça ne s'arrête pas là, il y a d'abord les purées qui se mangent avec des couverts dans des barquettes et à la fin, on a ce retour de la viande dans l'assiette sauf qu'elle est découpée avec fourchette et couteaux.
  • Le fait de faire ses besoins dans la nature est mis en opposition avec le fait de faire ses besoins dans des toilettes avec une liste d'instruction anormalement longue pour faire ses besoins, on peut presque encore une fois parler de régression puisque quelque chose de si simple à été complexifié au travers de notre évolution pour au final assouvir exactement les mêmes besoins.

J'ai volontairement omis de mentionner un des besoins primaires puisque je l'aborderais plus tard dans la critique en lui consacrant une partie, car ce dernier est une des autres thématiques centrales à mon sens, de ce film.
Un autre aspect intéressant de cette partie est l'attention portée sur le langage. À l'aube de l'humanité, il n'y avait qu'un seul langage, si tant est que l'on puisse parler de langage, par soucis de précision disons plus qu'une seule manière de communiquer même si là encore une fois ce n'est pas totalement vrai, le fait est qu'ils se comprenaient. Au travers des langages, nous avons un autre exemple de la sophistication de l'Homme qui au final pose des barrières (évidemment la pluralité du langage à aussi permis la diversité culturelle qui est un vrai bonheur pour les arts entre autres, mais ce n'est pas le sujet). En effet, on a complexifié notre manière de communiquer au travers du langage, au final pour quoi ? Pour mentir. Le mensonge n'a rien d'anodin ou d'une simple dénonciation des gouvernements, mais au contraire, il témoigne d'une chose que nous a apporté l'évolution, le langage. Les primates n'avaient tout simplement pas la capacité de mentir et au travers de leur communication non-verbale, et de leurs cris qui témoignaient de leurs émotions. Hors ici nous avons la notion de secret d'état, pluralité des langages, mensonges, et même la communication via les écrans qui encore une fois complexifie quelque chose de simple, d'autant que si ma mémoire est correcte, sa fille demande un autre téléphone pour son anniversaire.
Cette notion me rappel fortement le mythe de Babel qui à défaut d'être un mythe grecque, est un mythe biblique (Genèse chapitre 11 si je me souviens bien) où l'Homme était uni, parlait un seul language au point que rien ne lui semblait impossible, y compris la construction d'une tour qui percerait les cieux, la tour de Babel, voyant cela, Dieu décida de confondre leur langages et de les éparpiller sur la Terre et la construction de la tour ne fut jamais terminée (ses motivations ne sont pas explicites et propre à l'interprétation.) Je ne serais pas surpris que le mythe biblique ait influencé Clarke & Kubrick sur cette partie puisque les mythes bibliques sont très présents dans les arts américains, en particulier le septième art. On pourrait presque faire un corpus où Dieu est mis en opposition avec le monolithe comme source de tous ces langages.
Le monolithe dans cette partie est d'ailleurs toujours autant mystérieux, on ne sait pas ce qu'il est, ce qu'il représente, ce qu'il fait là, une chose est sûre, il est source de fascination, les Américains le gardent jalousement, comme ce point d'eau au début du film, quitte à briser des lois et à mentir.

Cette scène finale du monolithe sur la lune laisse ensuite place à la troisième partie, celle du voyage vers Jupiter. J'ai en réalité déjà commencé à traiter cette partie dans le paragraphe précédent seulement je n'ai pas encore parlé de HAL et ne pas le faire serait une erreur. HAL est le couronnement de cette sophistication de l'Homme puisqu'il est supposément infaillible, intelligent contrôle tout le vaisseau tout en étant une création de l'Homme. Il y a en réalité beaucoup de choses à dire sur HAL puisque son écriture est tout bonnement exceptionnelle. HAL est un être, ou une machine ambiguë laissant encore une fois place à l'interprétation. À commencer par HAL est-il conscient ? Bien que la réponse évidente serait oui, la réalité de la chose est bien plus complexe que ça, et là réside la beauté de cette écriture. HAL a pu très bien vouloir les tester afin de voir s'ils sont prêts à faire face à monolithe et ça aurait tout simplement pu faire partie de son programme, HAL aurait pu aussi très bien avoir comme priorité la mission et étant le seul au courant de celle-ci, il a tout fait pour la préserver quitte à tuer les autres membres de l'équipage. Avec ces deux possibilités, on est plus très sûr s'il est conscient ou tout, simplement, suit un cours logique dû à sa programmation.

Voici enfin le moment où je vais adresser ce quatrième besoin primaire avant d'attaquer la dernière partie du film et mon interprétation de la fin et du monolithe. Je ne vais pas aborder dans cette critique la réalisation, la photographie et la bande originale puisque ma note parle d'elle-même et parmi les 600 critiques déjà existantes, vous trouverez largement mon opinion de ceux-ci. Assez de suspense, quel est ce quatrième besoin primaire ? Le sexe et/ou la reproduction. Ce besoin est assez particulier dans le film puisque contrairement aux autres, il n'est jamais montré explicitement, mais toujours sous-entendu au travers de l'imagerie du film. Dans la première partie, c'est illustré par les familles qui dorment ensemble et où on arrive globalement à distinguer les parents des enfants. Là où Kubrick a vraiment mis le paquet, c'est sur toute l'imagerie autour des vaisseaux. Je pourrais citer par exemple comme première scène marquante de ce concept qui est celle de la navette entrant dans la station orbitale ronde symbolisant l'organe génital féminin dans la deuxième partie du film. Une autre de ces représentations évidentes, c'est le vaisseau pour Jupiter qui ne cache même pas son apparence phallique et comme ci ça ne suffisait pas, Kubrick en remet une couche avec les capsules qui sortent en plein milieu de la tête du vaisseau phallique rappelant fortement un spermatozoïde. Il y a d'autres éléments que j'associerais à ce concept, mais qui eux sont plus subtils et propres à l'interprétation comme par exemple tous les atterrissages que globalement, j'associerais à cette thématique avec entre autres celui sur la Lune avec cette idée de viser un point précis et de s'y insérer. La cryogénisation pourrait aussi faire écho à la gestation puisque la machine a des fonctions très similaires au corps de la mère, ou même la respiration lourde lors de la sortie dans l'espace qui personnellement m'a plus stressé, mais qui peut évoquer un certain érotisme. Tout ceci viendrait faire écho au plan final du fœtus mis en opposition à la Terre et qui en soit serait un témoin de l'odyssée de l'Homme de son Aube à Jupiter puisqu'elle s'est faite au travers de reproduction où chaque génération a constamment surpassé la précédente en terme d'innovation. Cette idée de suite générationnelle est renforcée par l'idée que le fœtus n'apparaît qu'une fois que la génération que l'on suivait durant cette odyssée est vieille et/ou morte et il incombera ensuite à la génération suivante de découvrir les secrets du monolithe.

Mais qu'est-ce donc que le monolithe ? Bien des théories ont été proposées, la mienne fait avant tout écho à cette longue scène où Kubrick nous force à contempler le néant. Pour moi, le monolithe est tout simplement l'antithèse du néant pour l'Homme. Le monolithe est la recherche de sens, de but qui pousse l'humanité à aller de l'avant. Cette idée de recherche de sens peut être abordée de deux façons, la première théologique, la deuxième scientifique. En réalité, selon moi, elles sont complémentaires. Comme vous avez pu le voir plus tôt dans ma critique, je fais très souvent le rapprochement entre le monolithe et des êtres divins et le monolithe serait en somme ce besoin de spiritualisme de l'Homme, mais également ce besoin de réponses scientifiques, ils sont en réalité les deux faces de la même pièce et cette pièce a pour but de remplir ce néant avec quelque chose de concret. Ce n'est pas un hasard que nous avons aujourd'hui cette dualité où les gens se revendiquent soit scientifiques soit croyants. Certains se revendiquent encore comme les deux, mais généralement l'un prend le dessus sur l'autre ce qui fait que nous avons tout de même cette dualité. Une chose est sûre, vous ne croiserez pas beaucoup de personnes croyant à aucun des deux.

Pour ce qui est de la dernière partie, je ne sais moi-même pas trop quoi en tirer si ce n'est ce que j'ai déjà mis en avant. Après tout, je ne peux pas prétendre tout avoir saisi en ayant regardé ce film qu'une seule fois. Hormis ce que j'ai déjà mis en exergue, je pourrais aborder la manière dont la vie extraterrestre est traitée dans cette partie. Avant toute chose il est bon à savoir que la non représentation des aliens fait suite à une discussion entre lui et l'astrophysicien Carl Sagan, qui lui a entre autres expliqué que tout ce qui a participé à notre évolution est très peu probable de se reproduire ailleurs et qu'une représentation visuelle était sûre d'être fausse et qu'il valait mieux la suggérer. Au début, Kubrick ne s'est pas tenu au conseil et à essayer plusieurs approches pour les représenter, mais s'est au final tenu au conseil de Sagan. J'aurais tendance à dire que cette connaissance de cause se ressent dans le film notamment avec l'idée que Bowman se voit lui-même mais comme ci il s'agissait d'un autre être, on pourrait penser que ça représente adéquatement l'idée biaisée que l'on se fait des extraterrestres par rapport à notre propre expérience, donc des copies de nous en somme, mais la réalité de la chose n'est pas palpable, voilà pourquoi nous ne les voyons pas. C'est en réalité tout ce que je peux dégager de cette dernière partie avec ce que j'ai mentionné précédemment sans aller bêtement voler l'interprétation d'autres critiques.

Kubrick nous offre ici un chef d'œuvre du septième art et sans aucun doute la meilleure œuvre du cinéma de science-fiction à ce jour. Les différentes thématiques abordées sont discutables et pourront encore être discutées pendant des décennies durant lesquelles ce film ne prendra pas une ride. Cette œuvre est au cinéma de SF, ce qui Asimov était à la littérature de SF.

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