Analyse rédigée dans le cadre d'un projet secret complètement stupide visant à regarder et critiquer tous les films nommés à un Oscar d'acting féminin dans l'ordre alphabétique.
/!\ SPOILERS /!\
45 ans (45 Years), Andrew Haigh (2015)
Lorsqu’il faut présenter un film pendant un examen oral, j’essaie toujours de me pencher sur des pépites méconnues. Mon choix s’est déjà porté deux fois sur Anna (1987), dont nous parlerons en toute fin d’année. Il se pourrait cependant que le long-métrage dont il est question ici devienne un excellent candidat pour de futurs oraux.
Dans 45 ans, Charlotte Rampling interprète Kate Mercer, une sexagénaire vivant le parfait amour avec son mari Geoff dans un petit cottage en Angleterre. Un beau jour, Geoff apprend par les autorités suisses que le corps de son premier amour, Katya, disparue avant son mariage avec Kate, a été retrouvé prisonnier d’un glacier. Commence alors une véritable descente aux enfers pour Kate, qui comprendra vite qu’elle ne pourra jamais faire le poids face à la défunte.
Véritable drame intimiste dont la mise en scène emprunte parfois les codes du cinéma d’horreur, 45 ans parle de l’absence, de l’ombre d’un mort qui plane et de l’obsession maladive qui finit par détruire un couple. Andrew Haigh ayant réalisé une œuvre extrêmement riche, nous pouvons nous demander en quoi 45 ans est-il un film de fantôme, et en quoi le spectre en question pourrait bien être le personnage joué par Charlotte Rampling, pourtant bien vivant.
Kate se situe à l’opposé des personnages dont nous avons parlé jusqu’ici. C’est une figure très silencieuse et discrète, qui économise ses paroles pour ne s'exprimer que lorsqu’elle en ressent le besoin profond. Le spectateur est alors contraint de décoder ses émotions par le seul biais de son regard. Et Charlotte Rampling possède certainement l’un des regards les plus uniques au monde : on sait parfaitement ce qu’elle ressent au cœur de chaque scène. Lorsque Geoff apprend la découverte du corps de son premier amour dans les glaciers suisses, Kate adopte un comportement assez étrange. On comprend totalement le choc que cela représente pour Geoff, mais on saisit moins ce désir obstiné de Kate d’en faire un non-événement. Elle semble se préoccuper davantage de l’impact qu’un éventuel voyage en Suisse pourrait avoir sur leur anniversaire de mariage que des sentiments réels de son mari. Elle paraît complètement déconnectée de la réalité et en devient presque désagréable pour nous. Elle surjoue subtilement son rôle d’épouse parfaite et même son sourire semble sonner faux. On ne la comprend pas : comment une femme morte depuis si longtemps pourrait-elle devenir un obstacle ?
Au fur et à mesure que le film avance, on comprend, via son chapitrage qui agit comme un compte à rebours jusqu’à la fameuse fête, que Geoff s’enfonce de plus en plus dans ses souvenirs. Katya devient une obsession qui n’a sûrement jamais cessé d’exister, et l'on saisit doucement ce que traverse Kate. L’achat de livres sur la fonte des glaciers par Geoff devient alors un cruel annonciateur de la suite du long-métrage. En effet, la fonte du glacier et l’eau sous sa forme liquide deviennent une métaphore visuelle et sonore de l’invisibilisation progressive de Kate.
Kate est invisibilisée par et pour Geoff, alors qu'elle demeure omniprésente pour le spectateur. Avec un temps d’écran d’1h27 pour un film d’1h35, elle est présente dans presque tous les plans et constitue notre unique point d’accroche avec l’intrigue. Sa lente compréhension du fait que le fantôme hantant Geoff et son foyer depuis le départ n'était autre qu'elle-même n’en devient que plus bouleversante.
La plupart des détails confirmant cette problématique s'avèrent subtils. Dans une scène de dialogue au sein du couple, Kate fait remarquer qu’il n’existe que très peu de photos d’eux et de leurs quarante-cinq ans de vie commune, comme si Geoff n’avait jamais souhaité garder de souvenirs tangibles de leur amour. Si l'on ne s’attarde pas vraiment sur ce détail au premier abord, une scène arrivant plus tard vient totalement chambouler cette réplique.
Alors que Geoff passe beaucoup de temps dans le grenier, notamment au beau milieu de la nuit, Kate profite d’un moment d’absence de son mari pour enfin y monter et découvrir ce qui l’occupe tant. Elle finit par trouver un projecteur et plusieurs photos de Katya. Tandis qu’elle visionne les clichés sur une toile tendue, elle constate qu’il existe bien plus de photos de Katya que d'elle-même. Elle découvre également sur ces mêmes images que la fameuse Katya était enceinte au moment de sa mort. Bien que Katya soit décédée, il se trouve qu’elle portait une vie supplémentaire en elle. Un comble pour Kate qui n’a jamais eu d’enfant avec Geoff. Deux vies en une : notre héroïne ne fait simplement pas le poids. Elle ne l’a d’ailleurs jamais fait aux yeux de son mari. Et le bruit régulier des changements de diapositives se transforme en battements de cœur d’outre-tombe, ceux de Katya.
Le mur de photos de Kate et Geoff exposé lors de la fête, dont tous les clichés ont été pris par des amis et non par eux-mêmes, ne fait qu'accentuer cette invisibilisation. Katya était au centre des photos du grenier, des images pleines de vie, et même si elles sont filmées par l’arrière de la toile tendue, elles sont beaucoup plus vibrantes que les photos de l’anniversaire de mariage, qui paraissent toutes petites et sont filmées de loin. Elles montrent par ailleurs des scènes banales du quotidien, comme du jardinage ou des travaux. Non seulement Katya était enceinte sur ses photos, mais elle se trouvait aussi à la montagne ; elle était synonyme de voyages et d’aventure, là où Kate est devenue synonyme de routine et d’ennui.
La transformation de Kate en fantôme métaphorique se poursuit à travers ses scènes d’extérieur. Le film est ponctué de sorties en ville, où Kate en profite pour faire des courses, se promener et prendre des bains de foule. Pourtant, au fur et à mesure que le temps passe, ces sorties deviennent de plus en plus isolantes. Personne ne la regarde, personne ne semble se soucier de sa présence, alors qu’elle avait eu des interactions sociales au début du film. Elle devient invisible, même aux yeux du monde. Elle est par ailleurs souvent filmée derrière des vitrines de magasins, dont un magasin d’antiquités, ce qui la relègue symboliquement au rang d’objet ancien.
Le fantôme apparaissant majoritairement dans le cinéma d’horreur, il n’est pas étonnant qu’Andrew Haigh utilise les codes de ce genre pour mettre en scène son récit. Ainsi, lorsque Kate se dirige vers le grenier, son chien aboie sans arrêt. On pense d’abord à un avertissement pour elle, comme dans des films à la Conjuring où quelque chose se cache dans les combles et où seul l’animal semble s’en rendre compte. Le fait que Kate trouve de vieilles photos et un projecteur dans le grenier rappelle d'ailleurs beaucoup Sinister de Scott Derrickson. Cependant, pour soutenir la théorie de ce post, il faut noter que le chien aboie précisément sur Kate. Elle devient le fantôme qui remonte au grenier, le spectre qui ignore encore qu’il est mort. Même lorsqu’elle lui ordonne de se taire de façon très ferme, le chien n’arrête pas et continue de plus belle.
L’ambiance oppressante qui se dégage de certaines scènes est décuplée par l’omniprésence de l’eau. Dans la séquence où Geoff évoque le livre qu’il a acheté sur la fonte des glaciers, il explique à Kate que si les autorités n’avaient pas retrouvé le corps de Katya aussi tôt, ce dernier aurait sûrement suivi le cours de l’eau du glacier fondu, devenu rivière. L’eau liquide devient alors le prolongement direct du glacier fondu. Et ce glacier devient le synonyme du retour de Katya dans ce monde. La découverte de son corps l’a rendue plus vivante aux yeux de Geoff que sa propre épouse. Chaque fois que l’eau apparaît ou se fait entendre, la présence de Katya se manifeste. Que ce soit l’eau de mer lorsque Kate est sur le ferry, l’eau de la chasse d’eau cassée qui obnubile Geoff ou encore la pluie lors des traditionnelles averses britanniques, l’eau devient omniprésente. Katya est de retour, car le glacier fond de jour en jour. Et rien n’est plus terrifiant que le bruit des gouttes de pluie que notre personnage principal entend cogner sur le toit, juste au-dessus du grenier où se cachent les souvenirs de la défunte. Même le bain de Kate devient angoissant. Et plus le bruit de l’eau s'intensifie, plus Katya l'emporte sur la pauvre Kate, qui devient peu à peu l’ombre d’une autre.
Cette question d'être l’ombre d’autrui se marque également par les similarités entre Kate et Katya énumérées par Geoff, à commencer par la ressemblance de leurs prénoms, mais aussi par leur couleur de cheveux, très proche selon le vieil homme. Kate se transforme en une véritable ombre lorsque, à chaque fin de journée, elle éteint sa lampe de chevet. Dans l’obscurité, elle observe Geoff qui s’endort rapidement, et ses deux grands yeux sont l’unique chose qui brille dans le noir. Cela rappelle tout un imaginaire de créatures nocturnes, de fantômes observant les vivants au moment où la frontière entre les deux mondes est la plus fine. Son regard est d’ailleurs chargé d'une profonde mélancolie, la transformant en monstre triste, en âme errante.
Le film se clôt sur un discours catastrophique de Geoff pour son épouse lors de leur anniversaire, un moment qui semble romantique pour l'assemblée mais pas pour Kate ni pour le spectateur, qui comprennent qu’il parle en réalité de Katya. S’ensuit une scène de danse au milieu des invités, avec une photographie teintée d’un bleu très froid, évoquant l’intérieur d’un glacier. Alors que la chanson se termine, Geoff quitte le cadre pour laisser une Kate en larmes, seule, la peau bleuie par les projecteurs. La résurrection de Katya est achevée, et Kate a pris sa place dans la glace.