Paradise Now : tentative d'exégèse d'Avatar, troisième pavé

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Avatar Toshirō
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Niveau - 1 : Un petit pas pour l’Homme, un gros « atchoum » pour la Pachamama

- 1.1. We came from outer space

« Ils ont tué leur mère » : c’est le message que Jake tente de faire passer à la divinité protectrice de Pandora avant la bataille finale. Rejouant sans cesse leur histoire comme un poisson rouge fait des ronds dans son bocal, les sociétés humaines ont souvent tendance à vouloir rééditer leurs « exploits » passés. C’est particulièrement le cas des États-Unis qui, assez régulièrement, rejouent en la projetant ailleurs leur histoire de la Conquête sur la Frontière (cf. Aliens). Celle-ci devenant par exemple la « nouvelle frontière » de Kennedy ou de Star Trek : « l’espace, frontière de l’infini… ». L’infini, ou la mesure de la soif de conquête d’une nation s’étant construite dans une perspective mêlant progrès et expansion et donc peut-être inconsciemment frustrée d’avoir un jour atteint le Pacifique. Le nouvel Eden de Pandora est donc aussi envisagé de la sorte au début d’Avatar, comme un reboot de cet espace à (re)conquérir, wilderness primitif et hostile à soumettre.

Dès sa sortie de la navette, Jake se voit confronter à cette hostilité. Ici, l’air est toxique pour l’Homme, d’immenses flèches criblent ses engins et, dans son fauteuil roulant, le « marine hors-service » paraît bien minuscule face à l’AMP qui manque de l’écraser. Mais le géant de fer est-il autre chose qu’une vaine tentative pour se mettre à la hauteur de cet environnement ? Quoiqu’il en soit, le choc scalaire est de mise et les plongées et contre-plongées fréquentes. Car tout est plus grand sur Pandora (arbres, indigènes, bestioles en tous genres) et la différence de taille mesure l’hybris du plus petit. Celle d’une stratégie westernienne et colonialiste que la scène introduisant Quaritch résume en seulement trois plans : un premier sur ses rangers, prêtes à fouler au pied tout ce qui se dresse sur son chemin (un peu comme les bulldozers qui suivront) ; un second sur son arme, signifiant que l’usage de la violence est ici légitimée par la présence de dangereux indigènes trempant « leurs flèches dans un neurotoxique qui provoque l’arrêt du cœur en une minute » ; et un dernier sur ses cicatrices au visage, signe que les puissances économiques et militaires (soit le complexe militaro-industriel que le colonel représente avec Selfridge) sont alliées aux instincts les plus belliqueux.

L’Homme est donc petit, mais ses boots are made for walking, and kicking ! Et plus que jamais, il a gros appétit, du même genre que celui d’un xénomorphe. Prédateur ultime se prenant pour le dieu de son monde, il en est aussi le virus : celui qui, tel l’Isengard chez Tolkien, creuse ses entrailles dans une quête effrénée, mais rationalisée (donc légitimée) par la loi des actionnaires, de ressources. Et ce, jusqu’au jour où l’hôte de cet encombrant bébé, devenu stérile, finit par lâcher et projette le parasite dans le vide intersidéral à la recherche d’une nouvelle mère à dévorer de l’intérieur.

A l’inverse, les Na’vis, eux, savent garder un certain équilibre dans leur rapport à la nature. En témoigne (physiquement) la tresse grâce à laquelle chacun d’eux peut se brancher à elle, et qui peut être envisagée comme une sorte de cordon ombilical du même genre que celui - probable inspiration - qui relie James Cameron à ces mini-sous marins téléguidés dans Les Fantômes du Titanic ou Aliens of the Deeps. Mais un ombilical pouvant être connecté ou déconnecté à volonté. Ce qui suggère l’image - limpide, certes, mais encore fallait-il y penser - d’une relation à la Terre-mère plus souple, plus mesurée, car permettant ainsi de faire varier le degré de proximité à la manière d’un curseur qu’on ajuste. Les Na’vis sont donc de bons enfants, sachant prendre juste ce qu’il leur faut pour vivre et retournant une fois leur mort arrivée aux racines de leur arbre maison, en position fœtale, comme pour figurer le retour de l’âme (ātman) du défunt dans le sein maternelle de la Grande Âme (brahman). Cette métaphore Mère-enfants étant filée tout au long du métrage.

Aussi, les deux arbres sacrés du film en viennent à évoquer ceux de l’Eden, bien évidemment, mais également le frêne cosmique de la mythologie nordique : Yggdrasill, archétype le plus exemplaire, mais loin d’être unique (cf. les équivalents sumérien, Maya, hindouiste, des Aborigènes d’Australie, etc.), de l’Arbre cosmique qui cache sous l’une de ses racines la tète momifiée du dieu Mimir. Gardien d’une source de sagesse (ou d’immortalité selon les versions) à laquelle le rusé Odin, toujours en quête de savoirs, va boire contre le paiement d’un de ses yeux. Ce faisant, il acquière les connaissances du passé, du présent et du futur.

Or, l’arbre des âmes remplie ici une fonction similaire à cette source. Et l’on pourrait le comparer à l’Arbre de l’Illumination du Bouddha ou la croix du Christ que le sens, en rapport avec le parcours de Jake, ne serait pas vraiment changé. Car la symbolique et au final très semblable : « par le canal que lui offre l’arbre unissant terre et ciel, conscient et inconscient, le méditant peut monter et descendre, passer de la matière obscur et souterraine d’où il est un jour issu à la pure énergie lumineuse qui l’anime et vers quoi il tend. Il peut alors redécouvrir son origine grâce à l’arbre généalogique dont les rameaux sont ses ancêtres, retrouver l’humanité toute entière dans l’arbre de l’évolution qui le rattache à la vie en son expansion.

Ainsi guidé, l’homme reprend racine, il puise à la source, aux eaux primordiales, dans le fond inépuisable commun à toute vie. » (Jacques Brosse, Mythologie des arbres.). Il s’agit ici en effet, pour les autochtones, d’un point d’accès à la connaissance immémoriale de tous leurs ancêtres, comme une base de données informatique ayant toutes leurs âmes en stock : mémoire du monde, source de l’inconscient collectif de la vie de la planète dont la divinité Eywa serait à la fois la gardienne (au même titre que Mimir) et l’incarnation, telle une version positive et « biologico-spirituelle » de Skynet (c’est James Cameron lui-même qui fait cette dernière analogie (2)). Ainsi, les Na’vis participent-ils à leur juste et humble place d’un vaste (éco)système les englobant, les dépassant de loin et irradiant depuis ce point : l’arbre des âmes, nombril de Pandora.

- 1.2. La vie trouve toujours un chemin

Du reste, et cela est souvent remarqué, le film peut aussi être rapproché d’une sensibilité japonaise du rapport à la nature. Le shintoïsme, religion/mythologie traditionnelle nippone, comme beaucoup de système de croyance particulièrement anciens, considère celle-ci comme sacrée, et son panthéisme/animisme s’incarne en une myriade de parcelles de vie formant l’univers, Grand Tout (encore une fois) dont l’Homme (encore une fois) n’est qu’un élément parmi d’autres. Chacun de ces éléments, être vivant ou inerte, empereur ou montagne, ancêtre ou même pont, pouvant potentiellement être une sorte de divinité (kami) à craindre et respecter. Ou comme le dit Mamoru Oshii : « Tout a un esprit, et nous autres Japonais le sentons, que se soit une montagne, une poupée ou un couteau de cuisine. » (3).

À l’évidence, il faut ici prendre acte d’une chose : le fait que si l’idée du Grand Tout d’Avatar entre à ce point en résonnance avec tant de cultures a priori si éloignées les unes des autres, ce n’est pas tant qu’il serait un patchwork fouillis et facile - même si l’on imagine bien que James Cameron n’est pas parti de rien non plus - mais plutôt que, à l’instar de Max, le road warrior de George Miller en lequel certains reconnurent un samouraï et d’autres un cowboy ou encore un chevalier, il touche du doigt un modèle mythologique, un concept spirituel, un archétype aussi universel que profondément semé dans l’esprit humain, et ce depuis certainement fort longtemps. Le fait est qu’Eywa peut en effet tout aussi bien évoquer le Grand Tout des shintoïstes que celui d’Emerson (Over-Soul), des Upanishad (ātman-brahman), des Amérindiens (Grand Esprit), des grecques (Gaïa), des scandinaves (Yggdrasill) et bien d’autres encore. Et, pour en revenir plus spécifiquement à la culture japonaise, l’on pourrait ajouter que le courroux de la déesse mère de Pandora, à la fin du film, n’a par exemple rien à envier à celui d’un Godzilla qui, on le sait, est autant un mash-up de toutes les catastrophes frappant l’archipel nippon que son dieu gardien protecteur.

Ce qui induit une spécificité d’Eywa par rapport à d’autres idées du Tout : sa capacité à l’interventionnisme, qui n’est quant à elle pas sans rappeler celle du YHWH de la tradition hébraïque. Ce même YHWH qui, une fois bien prononcé (c'est-à-dire « YAHWÉ ») sonne étrangement comme une sorte d’ « anagramme phonétique » d’Eywa. De quoi prendre encore un peu plus la mesure de la grande force évocatrice que le « concept Eywa », à l’instar de la Force de Star Wars, semble concentrer. Partant, la comparaison avec l’œuvre d’Hayao Miyazaki, autre grand cuistot des structures mythologiques intemporelles et universelles, peut aussi se révéler intéressante.

D’après Raphaël Colson (4), il y a chez Miyazaki une idée et un type de scène associée à elle récurrentes. La scène est celle où le héros, ou l’héroïne, est sur le seuil d’une forêt. Et l’idée est la suivante : pour entrer dans ce sanctuaire qu’est la forêt pour Miyazaki, il faut y être invité, comme Ashitaka l’est par les sylvains dans Princesse Mononoké (film qui, James Cameron le reconnaît volontiers, trottait dans sa tète durant la conception d’Avatar). Cela fait, le personnage entre et, plus il progresse vers le cœur de la forêt, plus il se rapproche de son point le plus pur et sacré, celui que Raphaël Colson assimile à la notion japonaise d’oku (l’intérieur, le fond difficile d’accès, caché au bout d’un chemin tortueux). Or, dans le film de James Cameron, les graines de l’arbre des âmes remplissent un rôle similaire à celui des sylvains. En désignant Jake comme « élu », ces « esprits très purs » dissuadent Neytiri de le tuer et lui enjoignent de l’accueillir parmi les siens, l’amenant par des chemins dont elle a le secret jusqu’à l’arbre maison, d’abord, puis plus tard jusqu’à l’arbre des âmes, assimilable (à mon sens) à l’oku des films de Miyazaki. Ainsi Jake est-il désigné, « choisi », démarqué des autres, par des manifestations ou personnages instruments de l’Absolu le guidant le long d’un parcours (qui est à la fois progression en profondeur et ascension) vers le « nombril du monde », oku ou arbre des âmes, alpha et oméga, source de Tout et de chacun, pour qu’il y (re)connecte son ombilical.

Par ailleurs, la forêt, dans Avatar comme chez Tolkien ou Miyazaki - on se souvient des Ents qui prennent d’assaut l’Isengard ou de la fukaï de Nausicaä de la vallée du vent -, est aussi un lieu sacré qui, s’il est profané par l’Homme, met en marche toute sa chaine de vie pour le repoussé. On est donc assez loin de la mater dolorosa habituelle des écologistes. James Cameron parle plutôt de « jardin d’Eden avec des crocs et des griffes ». Et, en fait, tout est là. La nature, ici, n’est pas simplement étiquetée « à protéger » et condamnée à subir passivement, puisqu’elle existe par elle même et rappelle cet état de fait à l’Homme qui a tendance à l’oublier (de la même façon qu’il oublie qu’il en fait partie intégrante). Pour ce faire, elle peut, au choix, susciter le même émerveillement que celle de Terrence Malick (le versant séduction) ou alors, comme souvent les mères chez James Cameron, se transformer en véritable guerrière défendant sa progéniture (l’interventionnisme susmentionné, ou ce que l’on pourrait aussi appeler « la stratégie iceberg droit devant », ou encore « ne la touche pas salope ! »). Et l’Homme à alors du souci à se faire. Car ici, contrairement à celle de Terrence Malick, la nature n’est pas indifférente mais habitée par une conscience incarnée douée d’une volonté qui a ses raisons que l’humain ignore.

De là ont pu pleuvoir des commentaires un peu mesquins sur le « message écolo » du film. La question de l’environnement ayant tendance à être ridiculisée par les politiques sensés la poser autant que par les films qui, opportunistes, s’en servent comme de simple argument marketing, Avatar se voit souvent rangé à la même enseigne. Ses détracteurs pointant du doigt, non sans raisons mais avec un peu d’excès de zèle, le paradoxe, pour ne pas dire l’hypocrisie, d’un méga-blockbuster technologique, qui-plus-est produit selon des méthodes n’ayant parfois rien à envier à celle des grandes multinationales (la sous-traitance notamment), se faisant le défenseur de son antithèse absolue.

Sauf que l’évidente teneur écolo d’Avatar (qui est moins moralisatrice que « brut de décoffrage ») ne devrait pas masquer la cohérence de l’œuvre au sein d’une filmographie bien plus hantée par l’autodestruction de l’Homme que par un souci environnemental de circonstance. Ce dernier pouvant en outre être à la fois publicitaire et sincère. C’est là une chose très connue - et ses documentaires comme ses déclarations le rappellent régulièrement -, James Cameron est un « vert » et il porte un grand intérêt aux océans. Or, la forêt de Pandora, à travers son design et sa bioluminescence, avec ses pollens-méduses, son atmosphère irrespirable pour l’Homme, ses montagnes flottantes et ses plantes-ammonites, évoquent très clairement ceux-ci (le cinéaste avait même un temps pensé remplacer le vert de la forêt par du bleu, avant de se raviser à la vue du rendu désastreux…). Et si le last minutes rescue de toute la faune de Pandora alliée dans un seul mouvement contre « la cavalerie » peut faire sourire - le fait est que c’est un coup de force du scénario au même titre que la résurrection du T 800 à la fin de Terminator 2 - il ne doit pas occulter l’idée, logique dans l’économie du film, qu’il y a derrière. À savoir : celle d’une nature réceptacle d’une force spirituelle étant en mesure de s’autoréguler en adaptant son « thermostat » afin de se déparasiter du « virus humain ». Ce qui révèle la façon, conforme à la cybernétique (la science des systèmes) et raccord avec l’idée du Grand Tout, selon laquelle le producteur-réalisateur-scénariste envisage sa Création : comme un vaste système où chaque élément est lié à tous les autres par des relations d’interdépendance et par des mécanismes de rétroaction assurant in fine le retour à l’équilibre de l’univers pandorien.

En somme, et pour le dire d’une façon un peu moins fumeuse, il y a là une sorte de réaction immunitaire à échelle planétaire, dans la même veine que celle de La Guerre des mondes où les microbes, en « enrhumant » les martiens, les neutralisent et sauvent le monde tout en donnant une leçon d’humilité à l’humanité. Mais ici, et c’est là une idée assez cocasse, le schéma traditionnel du film d’invasion extraterrestre s’inverse. En effet, à mesure que le point de vu du spectateur passe des humains aux Na’vis, les premiers deviennent les mêmes envahisseurs que les aliens des films « anti-rouges » des années 1950 (ceux que le petit James Cameron regardait étant enfant) et avec les mêmes motivations que ceux de, par exemple, Independance Day (la convoitise d’une ressource essentielle à leur survie). Les seconds, quant à eux, se voient passer du statut de « sauvages », « Blueskins » aperçus la première fois selon le gimmick de l’ « Indian predator » observant depuis les hauteurs ses futures proies (la première apparition de Neytiri pointant son arc sur Jake), à celui de victimes habituellement dévolu aux américains figurants toute l’humanité dans ce genre de fictions.

Et James Cameron de transformer ainsi la hantise typiquement américaine de la menace venue de l’extérieur (celle d’une invasion ou d’une infiltration) en l’invasion d’un monde extérieur par les américains. Soit, à côté du go west, l’autre grand mouvement historique américain : envahir l’autre (y compris avec sa culture, son softpower surpuissant) de peur qu’il ne nous envahisse ou « contamine » le premier. Ces deux mouvements réunis traduisant une volonté d’assoir son contrôle à la fois sur l’espace et sur le temps. Sauf que le temps, sur Pandora, n’est compté que pour l’Homme.

Notes, références et sources :

(2) Avatar, l’univers de James Cameron, Laurent Malbruno : une approche plus ou moins « psychanalytique » de l’œuvre de James Cameron qui donne parfois, voir souvent, l’impression que l’auteur tord les films pour les adapter à ses théories toutes faites, comme pour les illustrer - et on peut largement me dire la même chose… -, mais des infos intéressante tout de même, à condition de faire le tri.
(3) Mamoru Oshii, de Julien Sévéon
(4) Conférence de Raphaël Colson sur Hayao Miyazaki pour le Forum des Images

La suite :
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