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Avis sur Ad Astra

Avatar Kalopani
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La science-fiction, au cinéma, sert bien souvent à entretenir une certaine illusion : celle d’une échappatoire possible grâce à l’imaginaire, d’une seconde chance permise par notre science et notre intelligence. En filigrane de celle-ci s’inscrit une autre illusion, bien plus troublante, qui serait celle d’une humanité convaincue de son immortalité. Pourquoi avoir peur de mourir, si on pense ne rien avoir à perdre ? Pourquoi craindre pour ce monde, si on croit en un ailleurs possible, qu’il soit cosmique ou divin ?

Ce n’est sans doute pas un hasard si, à l’heure où les crises terrestres se font incessantes (écologique, politique, etc.), la science-fiction semble de nouveau à la mode, inspirant notamment des cinéastes “auteuristes” comme Christopher Nolan, Alfonso Cuarón ou encore Damien Chazelle. Ce n’est pas un hasard, en tout cas, si James Gray se soit également engagé dans cette voie, utilisant la science et l’imaginaire pour rappeler à l’homme la tragédie qui est la sienne : celle d’un Icare qui se brûle les ailes à l’approche de son soleil, celle d’un mortel qui a intérêt à se méfier des illusions et à protéger la vie tant qu'il le peut...

Solder le passé, pour vivre enfin au présent. Tuer le père, pour s’affirmer vraiment. Tel est le but de la quête du Major Roy McBride, tel est l’objectif du cinéma de James Gray. Depuis Little Odessa, notre homme ne s’emploie pas à autre chose, convoquant le cinéma des pères pour mieux s’en défaire, que ce soit dans le registre du film noir (The Yards, We Own the Night), du mélodrame (Two Lovers) ou du film d’aventures (The Lost City of Z). Avec Ad Astra, il ne pouvait pas en être autrement, sa science-fiction s’écrivant à partir des mots de ses prédécesseurs : il reprend la quête intimiste et la voix off introspective d’Apocalypse Now, le nœud œdipien de High Life ou encore l’émotion intériorisée d’un Gravity. Il ne faut pas interpréter cela comme du pillage artistique, mais bien comme la réappropriation d’un héritage culturel : le passé n’occulte plus notre vision du présent, au contraire il aiguise le regard à son encontre.

C'est d’ailleurs ce regard que James Gray cherche obstinément durant les premières minutes de son film. Et nous avec lui. La caméra suit la lumière, les reflets sur le casque, avant de croiser enfin le regard de Roy McBride, le regard éteint de celui pour qui le présent ne signifie rien. Il ne vit qu’avec les fantômes de son passé, son père disparu et sa fiancée qui s’en est allée. La bonne idée sera de nous le montrer figé dans le flou, comme englué dans ses souvenirs et éternellement malvoyant. Il lui faudra alors perdre ses illusions pour recouvrer la vue, se confronter au néant du cosmos pour gagner en lucidité.

Une lucidité que James Gray provoque en dénaturant la vision idyllique entretenue par le cinéma hollywoodien, opposant subtilement le monde créé par l’Homme avec l’au-delà, l’artifice de nos sociétés civilisées (apparences policées, technologie de pointe, etc.) à l’authenticité du milieu naturel.

Astucieusement, il place le faux au cœur de la conquête de l’espace : que ce soit les comportements (émotions cadenassées, postures hypocrites) ou les paroles (double discours, célébration d’un héros mythique), rien ne sonne vrai, rien ne semble avoir de la valeur. McBride le dira lui-même, en avouant être constamment en représentation. Une facticité que l’imagerie spatiale va faire voler en éclat, afin de faire émerger un regard auto-critique : le space opera laisse la place au western, le rêve à une réalité crue, et la gloriole à l’infamie (consumérisme sauvage, lutte de pouvoir, violence, etc.). Incapables de faire preuve de grandeur, “nous sommes des dévoreurs de monde”.

Une fois le désenchantement acté, la mise à nu de l’homme commence : le dépouillement croissant de l’esthétique, la représentation du cosmos qui tend progressivement vers l’épure (plaine lunaire, formes rudimentaires martiennes, reflets bleutés de Neptune), illustre habilement le mécanisme d’introspection en cours. Le périple de McBride va se faire doucement cathartique, faisant affleurer des émotions jusqu’alors refrénées ou contenues (discours positif de façade, maintien d’une fréquence cardiaque stable...) : l’armure se fend au fil des péripéties (l’attaque sur la Lune, la confrontation avec le singe tueur, les révélations sur le projet Lima...), permettant ainsi l’expression du ressenti (le doute, la peur, l’amour pour un père). La beauté du film réside bien là, dans cette poétisation de l’éveil, dans la prise de conscience que la seule conquête possible est celle de notre propre humanité.

Bien entendu, on peut être déçu par ce scénario peu avare en incohérences (rapidité du voyage spatial, surf neptunien, etc.) et par la relative évidence du propos (renforcé par un happy end qui semble avoir été imposé par la production). Mais Ad Astra ne cherche pas à être foncièrement réaliste, nous proposant plutôt une épure de la démarche artistique de James Gray : une représentation du drame que l’Homme porte en lui, une exploration de son tréfonds intérieur. La forme filmique relayant avec élégance la dimension méditative de son œuvre : comment donner du sens à l’existence s’il n’existe ni “Paradis” ni “autre monde”, si la mort est la seule certitude que nous avons ?

Ainsi, comme il a pu le faire dans ses films précédents (We Own the Night, The Lost City of Z...), Gray métaphorise avec finesse la fin de notre propre Eden en filmant la chute de l’Homme : McBride tombe d’une antenne de communication, de la même façon que l’échec de la conquête spatiale retombe sur Terre. En coursant une illusion, un doux rêve de grandeur, L’Homme perd le sens de sa réalité et provoque sa propre perte (les ondes de surcharges électromagnétiques).

Revenir à l’essentiel, aux fondamentaux de l’existence, en finir avec les croyances ou les utopies, voilà le but du voyage entrepris par McBride. Un retour vers Soi qui va prendre tout son sens à l’écran grâce à une mise en scène avant tout suggestive : la nature “anti-spectaculaire” des scènes (refus du tout numérique, du sensationnalisme...) va mettre en relief le “réel” de l’Homme au détriment de “l’imaginaire” propre à la SF traditionnelle. En ce sens, le choix de Brad Pitt pour le rôle principal s’avère être un joli pied-de-nez à l’encontre de l’imagerie hollywoodienne.

Simples et efficaces, les bonnes idées ne manquent pas pour donner son caractère introspectif à l’odyssée. On saluera par exemple la place prépondérante accordée aux intérieurs pour exprimer l’intériorité du personnage, ainsi que la volonté constante d’évoluer dans une dimension intimiste (combo gros plan + voix off, lenteur de l’apesanteur + lumière diffuse et mélodie de Richter...). La symbolique, même la plus évidente, se farde toujours de finesse, comme ce long câble qui relie le fils à son père : il ne s’agit pas simplement d’évoquer ce “cordon” que l’on doit couper pour grandir, mais aussi de rappeler que l’humanité a toujours le choix. Le choix de regarder ici ou ailleurs, le choix de vivre ou d’espérer. Pour Gray, l’hésitation n’est pas de mise, comme nous l’indique ce dénouement où l’astronaute ne refrène plus les élans du coeur, renouant ainsi avec une vie terreau de toutes les émotions.

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