Killer klowns from outer Spain

Avis sur Balada Triste

Avatar Fry3000
Critique publiée par le

En allant voir X-men first class mercredi dernier à l'UGC Bercy, j'ai été attiré par l'affiche de ce film qui m'avait l'air assez spécial, et j'ai eu la chance que mon regard se dirige vers un affichage, texte noir sur blanc au format A4 comme une feuille ordinaire, qui annonçait l'avant-première en présence du réalisateur, Alex de la Iglesia. J'avais adoré Le jour de la bête, et depuis lors je n'avais pas retrouvé le même plaisir avec ses autres films ; il ne faisait pas partie des réalisateurs dont je suivais l'actualité, mais en prenant connaissance de sa nouvelle réalisation en même temps qu'une avant-première avec lui dans la salle, je me suis de suite dit que je devais y aller.

Alex a fait sa petite présentation, où il prévenait qu'il allait gâcher 2h de notre vie, qu'on allait haïr, et il nous autorisait à le taper après (la classe, quoi : dire "j'ai tapé Alex de la Iglesia"). Plus sérieusement, il annonçait aussi les thèmes du film, parmi lesquels j'ai retenu avant tout la violence et l'humour, mais en précisant qu'il montrait finalement que l'humour, ce n'est pas quelque chose de drôle.
Le générique présente les divers logos des sociétés de production, et à l'apparition de chacun, des rires d'enfants se font entendre. On rit au bout d'un moment par contamination, mais aussi à cause de l'absurde de ce qui se passe, car après tout il n'y a rien de comique. Le procédé de démantèlement de l'humour a commencé ; on rit en effet, mais en se disant que ces esclaffements d'enfants, injustifiés par ailleurs, vont donner suite à un spectacle hors normes, connaissant le réalisateur.
J'ai retenu violence et humour, car ce sont deux thèmes faciles à lier, et qui se trouvent au centre du film, déjà rien qu'avec ces figures de clowns déviants.
Quand le film démarre, alors même que la face grimée farceuse est, dans son contexte, censée faire rire les gamins face à elle dans le public, il y a déjà quelque chose de détraqué avec ce gros plan qui rend monstrueux et grimaçant le clown souriant.

"Un clown avec une machette, ça va les faire flipper".
Nombreux sont ceux que les clowns ont traumatisés étant enfants, l'actrice principale nous a confié qu'elle en faisait partie, et le film développe cette phobie en partant de quelques personnages du monde du cirque, normaux, jusqu'à ce que certains évènements les transforment en monstre, leur statut originel contrastant avec ce qu'ils sont devenus.
Apparemment Alex de la Iglesia voulait faire un film avec un clown tueur depuis 15 ans, sur quelqu'un qui assassinerait des enfants qui ne riraient pas à ses blagues. Malheureusement, il semble que ça soit impossible à faire... et tant pis car son film est déjà assez déjanté comme ça.
Il a vu une vidéo sur youtube avec le chanteur Raphaël grimé en clown et son "Balada triste de la trompeta", ce qui a donné le titre du film et toute la suite de l'intrigue qui s'est déroulée semble-t-il d'un coup dans la tête du scénariste.
Le métier de clown, au delà du simple caractère cocasse qu'il apporte aux situations, est assez bien exploré. Comme le dit l'un d'eux, "on ne devient pas clown par hasard", et dans le cas présent le héros veut perpétuer une tradition de famille. Alors qu'il le fait de son plein gré, il y a comme une pression que s'impose le personnage de lui-même pour faire comme ses parents, en voulant devenir précisément le clown joyeux, et non celui triste qui ne fait pas rire, mais qui subit simplement. Il y a là-dedans une sorte de notion de destin, d'héritage transmis d'un clown à un autre, qui revient aussi quand, dans la salle de cinéma, Javier voit sur l'écran un chanteur maquillé comme lui, et qu'il voit comme son père. Privé de son enfance et ayant vécu trop d'horreurs, le personnage cherche toujours à être comme son paternel, mais est condamné à être un clown triste.

Le réalisateur cherche aussi à explorer les origines de la violence, ce qui fait de quelqu'un un monstre. C'est assez mal développé, les racines du mal pouvant se retrouver dans des évocations de certains thèmes la plupart du temps vite évoqués par quelques lignes de dialogues qui passent presque inaperçues par la rapidité avec laquelle elles sont expédiées par les acteurs, sûrement pressés de par une pensée du montage de la part du réalisateur déjà sur le tournage, puisque ces scènes même où cela s'inclut sont trop courtes. On nous évoque donc des histoires d'amour, des disputes conjugales qui vont donner à Javier une chance à saisir, tout ça compréhensible dans ses grandes lignes essentiellement parce que ça a déjà été vu ailleurs.
(Par ailleurs, il y a une scène dans le Musée de l'horreur où tout s'enchaîne beaucoup trop vite, j'ai cru au début que c'était un rêve, surtout vu l'incongruité de la situation qui amorce tout ça : Natalia qui invite Javier, comme ça, spontanément, pour fricoter avec lui ; alors qu'à un moment j'ai du me rendre à l'évidence que c'était bien réel).
Par contre, plutôt que les raisons, le film se plaît à montrer les conséquences d'un amour fou, et "fou" retrouvant ici sa signification première en même temps que désignant quelque chose d'insensé, puisqu'Alex de la Iglesia ne manque pas d'insister sur la brutalité à laquelle peut pousser la passion.
C'est rare que je dise ça, après tout ce que j'ai pu voir, mais ce film est fichtrement violent ! Il parvient encore à faire réagir des gens comme moi, et ce par divers procédés. Il y a ces passages où c'est en faisant marcher l'imagination seulement, aux moments où c'est nécessaire et possible sans que cela ressemble à un manque de moyens pour représenter visuellement ce qui nous est décrit, par des répliques comme "elle a implosé" ou "remets ses dents en place, tires plus fort".
Il y a ensuite un travail sur le son formidable, rendant compte de la violence d'une situation en l'amplifiant, ou en la créant tout simplement : que le personnage morde un canard ne m'a pas dérangé, par contre le son qui y a été ajouté, si.
Finalement, il y a une exagération dans la violence, en décuplant la force d'un personnage ou en faisant supporter à d'autre des coups auxquels il serait impossibles de survivre dans la réalité, et pourtant il n'y a rien de comique ni de ridicule, le dosage est assez bon pour qu'on souffre pour les victimes.

Alex de la Iglesia va à fond dans son trip, apparemment il a eu les moyens pour, et ne fait pas de compromis, c'est ça qui me plaît.
Parallèlement, il va aussi plus loin dans la précision de sa mise en scène, qui est plus appliquée que dans ses précédents films, à moins que j'aie raté quelque chose à l'époque où je les ai vus. Alex utilise des CGI pour reproduire ce qu'il n'a pu filmer comme évènement ou comme lieu, pas mal de corrections colorimétriques au début pour rendre l'image grisâtre, mais en tout cas l'usage n'est pas abusif, pas comme dans d'autres films. Par contre en dehors de ça, il y a des plans subtilement pensés. La première apparition de Natalia est présentée de sorte à la faire paraître sortir d'un songe, sans pour autant oublier de donner une justification réaliste à cette vision. Sur le même thème de la sublimation, l'actrice est à disposition du réalisateur pour réaliser un fantasme purement onirique, lorsque dans une scène de rêve, telle une déesse, elle est couverte de quelques voiles qui couvrent ses parties intimes en même temps qu'ils montrent le reste, formant ainsi un procédé d'érotisation et d'idéalisation totalement irréel et magnifique.
Dans un autre contexte que la beauté, il y a cet élément visuel qui a laissé une trace sur le décor, à savoir le poulet écrasé sur la vitre, justifié par le fait qu'il ait fait partie de la mise en scène d'une blague précédemment, et qui reste apparent dans les scènes d'après, notamment lors du retour du clown violent vers sa femme, et conserve ainsi une tension présente à l'image en rappellant ce qui s'est passé.
La scène antérieure à laquelle je fais allusion est une parfaite illustration de ce que voulait dire le réalisateur : la blague chargée en humour noir fait rire par la mise en scène excessive du personnage, qui mime l'histoire macabre qu'il raconte, et on rit là encore en se demandant s'il faut ou pas, le film jouant un peu sur cette violence qui fait éclater de rire, et qui peut devenir dramatique avec seulement un petit renversement de situation. Parfois au sein d'une même scène on peut vouloir se marrer et se retenir d'anxiété juste après : c'est le cas lors du lancer du bébé, Alex de la Iglesia arrivant parfaitement à nous manipuler à ce moment là.

Doivent aussi s'ajouter à l'humour et la violence, surtout par rapport à ce dernier élément, le sexe et l'amour, eux aussi évoqués par le réalisateur lors de sa présentation. Je l'ai remarqué récemment en analysant une scène de Dellamorte dellamore, que j'avais mise en relation avec Hellraiser : un lien fort peut se créer entre la douleur et le plaisir, lors de scènes de sexe où il arrive que la frontière entre les deux soit fine. J'aimerais bien citer Sade, qui a développé des propos similaires, mais je vais vous décevoir : je ne l'ai pas lu.
En tout cas c'est assez bien rendu dans Balada triste dans une scène adjacente à celle du poulet, où la violence se transforme en jeu sexuel, avec en plus de cela une ironie dramatique qui souligne la souffrance du héros... tout cela pour dire que le réalisateur arrive à réutiliser ces thèmes mais en y ajoutant quelque chose qui change la donne.

Un délire assumé et poussé suffisamment loin, une séquence de guerre entre militaires et gens du cirque très plaisante, de nombreuses bonnes idées, ... mais il y a une scène qui m'a particulièrement marqué, renforçant ce que je viens d'évoquer : la scène de transformation physique de Javier, qui ne se grime plus en clown mais devient clown, métamorphose non seulement d'une grande violence et d'un jusqu'au-boutisme fou, mais qui concentre aussi plusieurs idées déjà évoquées, dont la démence poussée à bout, les actes insensés provoqués par des sentiments comme l'amour, et cette obsession et à la fois tourment et malédiction de devoir être un clown.
Après ce passage, il y a trop de poursuites et d'affrontements tous deux vains, d'hésitations de la femme face à l'engagement dément des hommes qui sont après elle, et de rebondissements dans les évènements ainsi que dans les décisions et sentiments incertains des personnages, et plus particulièrement Natalia, finalement conquise malgré, ou grâce à, la folie déployée par le héros à cause de son amour pour elle. Et peu importe s'il est devenu un psychopathe qui s'est transfiguré de son plein gré.
Ce n'en est pas fini pourtant, et ça continue à traîner, non plus à cause des tentatives de conquête par l'un ou l'autre des personnages, mais maintenant à cause de leur affrontement pour obtenir la même femme, qui tire trop en longueur pour sensibiliser par rapport à ce qu'il se passe. Et si on réagit quand même à un moment, pris d'inquiétude même, c'est en prévision d'une souffrance extrême que va subir un personnage d'ici peu, et qui nous projette déjà dans une empathie avec lui, en s'imaginant à quel point ça va faire mal. Et ça fait mal, en effet, là encore grâce au travail du bruitage.

J'attendais la fin pour donner mon verdict, me disant que si elle était assez bonne, elle rattraperait le reste. La toute dernière scène est extrêmement simple, en réalité, mais pourtant si forte. Et ça m'a beaucoup plu, je suis resté en admiration devant le film durant le générique.

Alex avait parlé d'une métaphore de ce qu'était l'Espagne en 1973, sorte de grand cirque. Faudra que je me renseigne là-dessus, car je ne crois pas avoir tout compris à ce sujet. Il présente bien deux camps qui s'affrontent, et d'après ce qu'il avait dit, il offrait une solution dans son film à ce genre de confrontation, qui selon ses dires était basée sur l'acceptation de la différence, et non pas en incluant seulement deux groupes mais bien plus. Je n'ai pas retrouvé ce message de tolérance dans le film, ni de solution quelconque ; j'y ai juste vu une dénonciation de tout conflit, qui mène à la perte des deux adversaires.

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Après la projection, "débat" entre le public et le réalisateur ainsi que l'actrice. Les questions et les réponses qu'elles ont amenées étaient assez peu pertinentes, en tout cas moins que ce qu'Alex nous avait dit avant la projection en guise de présentation.
Je retiens tout de même que :
-Le monument qu'on voit à la fin du film existe vraiment (question que je me posais), même s'il a été reproduit en image de synthèses et en maquette faute d'avoir les droits d'y filmer.
-Pour le tournage de Crimes à Oxford, film le moins apprécié du réalisateur, ce dernier n'a pas osé dire trop de choses négatives malgré le "c'est bon, on est en France" de celui qui a posé la question, mais il nous a raconté une anecdote amusante de problème de tournage. Ayant seulement le droit d'accès au toit d'un bâtiment, et non le bâtiment lui-même, ils ont du faire monter l'équipe et les acteurs un à un grâce aux grues d'éclairage. Là haut encore, il y eut un autre problème à cause d'un grillage par dessus lequel il fallait sauter, y compris pour sir John Hurt et un des membres de l'équipe âgé de 70 ans.
-J'ai appris qu'Alex de la Iglesia devait réaliser une adaptation de Blake & Mortimer. Apparemment ça se fait, ou va se faire, mais il va falloir attendre à cause de financements qui ont été difficiles à trouver, et de scènes compliquées à tourner.
-La pauvre actrice, en dépit de l'intervention de la traductrice qui a signalé "on a tout de même la chance d'avoir avec nous l'actrice principale, vous pouvez lui poser des questions", n'a eu la parole qu'à deux reprises. Pour info, comme ça, elle a passé 3 mois à s'entraîner pour son rôle d'acrobate.

Puisque le réalisateur sort directement de la salle, j'essaye avec mon comparse de retrouver sa trace à l'extérieur.
Vu l'attroupement dehors, je pensais qu'ils étaient tous autour de lui, mais même pas, ce n'étaient que des gens qui préfèrent rester à encombrer la sortie de la salle plutôt que de partir. Je me suis dirigé vers l'espace où nous avions voulu nous asseoir avant la séance et d'où on nous avait dégagés sous prétexte qu'une équipe de ciné allait y venir, d'où les bacs à champagne. Alex, ses producteurs et l'actrice y étaient bien ; j'ai tenté d'attirer le réalisateur d'un "Mister de la Iglesia", interrompu en pleine action en me rendant compte de ce curieux mélange des langues, et me demandant aussi si son nom était considéré comme étant "Iglesia" ou "de la Iglesia".
Quoiqu'il en soit il ne m'avait pas entendu, et pas besoin, car en voyant les deux jeunes que nous étions, et malgré le cordon qui séparait les VIP des gens ordinaires, il est venu vers nous, tendant directement la main.

Je le remerciai pour son film, comme si c'était un service qu'il nous avait rendu, je lui dis que c'était sûrement le plus fou qu'il ait fait, et là c'est lui qui me remercie chaleureusement, me tapant même sur l'épaule. Ce qui est amusant c'est qu'à chaque fois que je parlais de la folie de ses oeuvres, comme pour Accion mutante, il répondait d'un "thank you" chaleureux ; de même quand nous lui avions dit que notre préféré était El dia de la bestia.
J'ai voulu savoir comment il était devenu réalisateur, avant tout, car rien n'est clair sur internet à ce propos ; la réponse : en commençant comme décorateur sur des tournages.
Comment il a pu faire un premier film aussi dingue, Accion mutante, alors qu'il se place pas mal en dehors du cinéma normé ? Réponse : grâce à des amis dans le milieu du cinéma.
"Try it" me dit-il, ce que je lui affirme que je tenterai de faire.

Une signature sur le ticket de la séance et sur mon DVD de Mes chers voisins, pas le temps pour une photo : voilà que d'autres personnes sont venues après que nous ayons été les premiers à nous approcher ; c'était un effet inévitable. Peu importe pour ça ou les photos pourries que j'ai pu prendre avec mon portable dans la salle, nous avons discuté avec Alex de la Iglesia et lui avons serré la main, et ça c'est cool.

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