Under the skin

Avis sur Black Swan

Avatar Velvetman
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Sur la pointe des pieds, Nina est mise sous le feu des projecteurs, en haut de l’escalier qui mène à la gloire. C’est un rêve qui se concrétise, mais aussi une douleur qui se matérialise. C’est une danseuse qui nait, un esprit qui s’estompe dans un monde fait de noir et de blanc, la féérie et le baroque, un dualisme manichéen opératique entre le bien et le mal, une personnalité virginale qui vacille dans ses convictions les plus infimes. Par le biais de Nina, qui arrive à obtenir le rôle principal dans la pièce du Lac des Cygnes, au New York City Ballet, Darren Aronofsky égratigne ses fondations pour donner une puissance charnelle à ses personnages, tout en donnant une tonalité abstraite à leurs perspectives. Le corps et l’esprit, voici, les deux composantes de la quête spirituelle engagée par Nina. Car pour rentrer réellement dans son rôle, jouer à la fois le cygne blanc et le Black Swan, elle doit puiser dans son questionnement, effacer ce qu’elle est pour ne faire qu’un avec son personnage, pousser encore plus loin son perfectionniste stakhanoviste, interagir avec sa psyché qui ne sait plus sur quel pied danser, et qui voit le vertige de l’existence s’immiscer dans cette mélodie. Le film de Darren Aronofsky, entre noirceur et lyrisme, est une histoire très personnelle de sacrifice et d'autodestruction jusqu’à l’abstraction.

Hanté par le fantôme du tentaculaire Perfect Blue de Satoshi Kon, Darren Aronofsky crée un film d’horreur symbolique, au flux sanguin fantastique et combine les pressions d'un environnement concurrentiel (parfait rôle de Winona Ryder) avec la peur de l’humain, de la rivalité et d'être martyrisé par son double, pour créer un film qui devient un cauchemar psychologique, sur la perte d’une emprise de la réalité. De cette pression, mise en exergue par un directeur artistique tyrannique, joué par un viril et masculinisé Vincent Cassel, c’est la fragilité d’une artiste (Nina) et la folie de l’être qui est l’épicentre d’une œuvre sur la brèche. Intransigeant et éreintant, peu connu pour sa subtilité presque inexistante dans son délire clippesque Requiem for a Dream ou son récit initiatique bouddhiste The Fountain, Darren Aronofsky cultive son aura frénétique, mise de côté, avec l’intimiste The Wrestler. Reprenant cette thématique du don de soi à travers son art, passant du catch à la danse classique, le cinéaste continue sa course effrénée, et se déjoue des nuances, voire des clichés. Ce manque de finesse dans la captation du double (son systématisme du miroir), fait de Black Swan une œuvre bancale, archétype de la folie paranoïaque avec ses effets bourrins, non sans poncifs récurrents du genre du psycho triller, et qui ne sait pas quel camp choisir entre ses velléités schizophréniques, identitaires et sa volonté de cloisonner le corps, ses morsures, ses égratignures, les stigmates.

Ce prisme narratif répétitif est compensé par une envie communicative, un esthétisme aussi foudroyant qu’obscène. De cette matière féconde et indomptable, de cette imagerie du reflet, l’œuvre suinte le mal être, et une sincérité viscérale. Et malgré son psychologisme de bazar, notamment sur sa caractérisation relationnelle homme/femme, Black Swan n’en reste pas moins une œuvre singulière, un récit sur le passage à l’âge adulte à travers sa sexualité (l’antinomique personnage de Mila et sa sublime scène lesbienne), dans la convoitise et la jalousie du monde de la danse. De ce fait, un long métrage comme celui-ci est un exercice d'équilibre délicat, avec un cabotinage visuel et narratif, parfois proche de la rupture. Asphyxiante, claustrophobe, fétichiste, fascinée par les mouvements, et la répétition des gestes chorégraphiques, cette mise en scène organique caméra à l’épaule, parsemée d’une image granuleuse sur la corde raide, déploie des scènes de danses extraordinaires, grâce à un montage d’une fluidité époustouflante. Mais trop réservé, Black Swan n’aurait pas eu cette puissance sidérante et le film repose sur les petites et frêles épaules de Nina (incroyable Nathalie Portman) qui voit la concurrence redoutable de la belle, arrogante et décomplexée, Lily (magnifique mante religieuse Mila Kunis), qui est tout ce que voudrait être Nina.

Elle est la parfaite Black Swan. Mais est-elle également Black Swan de Nina? Est-elle là pour détruire Nina ou est-elle le fruit de l'imagination fiévreuse de Nina? De cette descente en enfer en eaux troubles qui est synonyme d’ascension, Black Swan donne le rôle d’une vie à une Nathalie Portman, magnifique, qui vampirise littéralement l’écran par son charme presque enfantin. Boulimique de travail, solitaire, obsédée par la danse et la danse seule, écrasée par une mère envieuse et moralisatrice, qui rappelle celle de Carrie de Brian de Palma, Nina cherche juste la perfection, juste pour faire le mouvement parfait dans le temps parfait. Mais sa recherche de la perfection a dépouillé l'âme de sa danse, elle est devenue une machine impersonnelle qui recrée comme un automate, une marionnette, un singe savant qui récite sa leçon sans y donner une personnalité. Par le prisme de sa faculté à trouver une nouvelle approche de sa danse, c’est un soi-même qu’elle va devoir illuminer. Avec Black Swan, si d’un point de vue narratif, Aronofsky n’invente rien dans sa dichotomie de ses effets hallucinatoires, il réussit à créer des émotions très fortes de même qu'une empathie pour son héroïne.

Le ballet est un art brut, qui laisse des balafres comme un sport de contact. Black Swan joue avec cette idée et se déplace dans le domaine de l'horreur du corps. Darren Aronofsky se réapproprie La Mouche de David Cronenberg, et lentement Nina commence à se transformer en quelque chose d'autre, le craquement de ses ongles, ses saignements, sa chair se détachant en lambeau. Black Swan est une œuvre charnelle, sensorielle, physique, filmant toutes les écorchures, la moindre petite entorse, mettant en valeur les moindres ecchymoses physiques de sa danseuse. De ce cauchemar névrotique d’une grande puissance doloriste, Aronofsky détraque constamment son film par l’exorcisation du mental de Nina, comblé de scènes fortes entre satire et horreur (la scène de masturbation) et voit la décadence et la destruction de Nina, qui s’enfonce jusqu’à boire le calice jusqu’à la lie. D’où la parfaite symétrie mortifère entre le destin d’une femme et le rôle d’une artiste.

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