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[Spoils inside]

Une ville.
LA ville d’un futur qui s’approche (2019) et qui ne sera pas, d’un futur éternel qui s’inscrit dans l’histoire du cinéma d’anticipation. Héritière de Métropolis, matrice sur laquelle se construisent Coruscant et toute ville à venir.
Au loin, les cheminées crachent un brasier constant, respiration infernale d’une cité dévorante. Aux origines du lens flare, lui aussi passé à la postérité, les vaisseaux se perdent dans une architecture verticale dont la seule fonction semble être d’écraser ses occupants.
Une myriade de lucarnes jaunes constelle les pyramides inca sur lesquelles se perpétuent de nouveaux sacrifices, silencieux, nocturnes et éternellement pluvieux : ceux de la vie au sol. Polyglotte, grouillante, la foule lève de temps à autre les yeux au ciel bas et lourd, colonisé par les panneaux publicitaires leur vantant le mérite des colonies spatiales.
Les intérieurs sont illusoires : partout, les projecteurs s’immiscent et observent une intimité par intermittence aveuglée. Béantes, les structures précipitent le vide dans les appartements, les paliers sont trop vastes et les corniches néogothiques invitent au plongeon.
Sur le pavé luisant et sous sa capuche grasse, le passant passif se laisse pousser sans penser.
La danseuse fait ses derniers entrechats dans la transparence d’un imperméable et de vitrines brisées bientôt colorés de son sang, que la pluie vient patiemment diluer sur l’asphalte bleu.

Un écrin.
Es-tu humain, toi qui arpente cette ville ? Voight-Kampf le dira. Ton iris te trahit, lorsqu’on te soumet l’irrationnel de la cruauté toute humaine qui laisserait crever une tortue sur le dos.
Pose-toi la question, éventuellement. Sinon, c’est aussi bien de ne pas savoir. Profite des rêves qu’on t’a implantés. Une licorne, une araignée, tout est bon à prendre, et c’est toujours plus glamour que des moutons électriques.
Essaie de te limiter à ce pourquoi on t’a conçu. Essaie de nous faciliter la tâche lorsqu’on veut te retirer de la population. C’est une question d’hygiène, d’équilibre. On ne peut plus vous faire confiance.
Si tu essaies de vivre, si tu lâches tes cheveux pour devenir aussi sublime qu’une créature préraphaélite, si tu ouvres les poings pour transformer en caresse la barrière de ta main, tu es perdu. Tu prendras conscience de ce que tous les hommes s’acharnent à oublier au quotidien : ta mortalité. Certes, la tienne est plus fulgurante, mais soyons francs : c’est finalement la même condition dont on parle.
Tu luttes un moment ; tu cherches la vie là où on te l’a donnée, modeste religion scientiste au rabais. Tu te caches en dansant avec un serpent aussi faux que toi, ou en jouant à l’automate. Puis tu te lances dans le vide chorégraphique. Autant partir en beauté.
Enfin, tu laisses la pluie dissoudre tes larmes, et les mots s’écouler comme un testament éphémère.
Philosopher, c’est apprendre à mourir, disait Cicéron.
Blade Runner est l’écrin de cette assertion.

Une pulsation.
Tout s’explique. Si Blade Runner est un essai philosophique, son rythme prend le pouls d’un individu en phase terminale.
D’une lenteur impressionnante, d’une infinie mélancolie. Chaque mot importe. Chaque image est décryptée, chaque visage scruté, ses plus infimes modulations devenant l’expression des choses dernières.

Elégie synthétique, Blade Runner est le chant funèbre absolu, de la civilisation, de la ville, et de l’homme, hallali au cœur duquel les fulgurances de notre pathétique foi en l’amour zèbrent encore la nuit d’étincelles fragiles comme un origami.

Présentation détaillée et analyse en vidéo lors du Ciné-Club :

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