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Avis sur Brewster McCloud

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Dans un abri antiatomique construit en plein cœur d'un stade vit le jeune Brewster McCloud, un passionné d'ornithologie qui dédie sa vie à construire des ailes mécaniques. Ces dernières sont le seul moyen pour lui d'échapper à une société qu'il ne reconnaît pas et qui ne le reconnaît pas non plus. Il sera aidé dans sa tâche par un ange gardien en la personne de Louise (la Hot Lips de M.A.S.H), qui se met (littéralement) sur la route de tous ceux qui tentent de corrompre son protégé, quitte à prendre des vies au passage.

Dès ses prémisses, le film annonce la couleur. Un simple détail résume le ton : un corbeau défèque sur un journal présentant un extrait d'une phrase de Spiro Agnew, alors vice-président de Richard Nixon : "There are people in our society who should be separated and discarded". En cherchant l'origine de cette belle démonstration d'ouverture d'esprit, j'ai découvert qu'Agnew avait également dit "Some newspapers are fit only to line the bottom of bird cages".
En somme Altman n'a fait qu'exaucer son souhait.

Si le thème principal de Brewster McCloud, à savoir l'homme contre la société, n'a rien d'original, c'est la patte de son réalisateur qui transcendera le propos. On le sait depuis un moment, Altman est politisé, mais il n'est pas politicien : pas de messages moralisateurs ici, simplement une déconstruction de tous les standards d'alors.
M.A.S.H. n'était-il pas l'un des premiers films à proférer un "fuck" non censuré ? Altman ira ici encore plus loin : générique en forme de faux-départ, course-poursuite anti-climatique et délirante, personnages saisissants par leurs incohérences (derrière une façade hyper-stylisée, le détective privé John Shaft n'est en vérité qu'un incompétent parmi les autres).
La société américaine, derrière l'image chatoyante qu'elle souhaite renvoyer, est depuis toujours embourbée dans un puritanisme rampant. Altman se chargera de remettre le viseur sur ce qui est vraiment important : les étrons. Littérale remontée d'égouts, ils sont le symptôme d'une société, l'élément révélateur d'une vérité sous-jacente.

L'absurde est le meilleur moyen de se rendre compte des limites de notre normalité. La fin des années soixante est une période de toutes les révolutions, si l'on admet que le prix de la révolution est de trois cent soixante degrés. Ainsi Brewster McCloud n'épargnera rien, tout en se payant le luxe de garder une certaine élégance dans son mauvais goût. Les grands angles d'Altman transcrivent à merveille ce besoin de grands espaces (le stade, les routes) qui contraste avec l'enfermement permanent (l'abri antiatomique, le zoo). Au-delà de son atmosphère surréaliste, le film est étonnamment touchant par la justesse de son ton, improbable balance entre un sérieux tragique, un humour pince-sans-rire lorgnant sur le potache, et des touches de poésie déglinguées.

McCloud réussira sa machine, mais prendra son envol dans un stade fermé, ce qui le conduira à sa perte. C'est bien beau de vouloir la liberté, encore faut-il la demander au bon endroit. Est-ce pour autant un message pessimiste ? Le rêve de McCloud l'a conduit à prendre le monde par les cornes pour obtenir sa liberté. Il a ainsi pris une position active sur son désir. Ne dit-on pas que le chemin est plus important que la destination ?

"Brewster McCloud" est un film aux multiples richesses. L'oubli relatif du film aujourd'hui n'a rien d'étonnant : son dynamitage intelligent des codes d'alors ne peut que déplaire ou rendre indifférent. Il s'impose pourtant comme le magnifique et singulier garde-fou d'une société gangrénée. En somme il est indispensable.

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