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Avis sur Chronique d'un été

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Dans l'été 1960, Jean Rouch et Edgar Morin, assistés de Marceline Loridan, veulent interroger leurs semblables à partir d'une seule question : "Êtes-vous heureux ?"

Sur le principe, je ne peux m'empêcher de comparer ce documentaire -dit cinéma-vérité- et Le joli Mai, sorti en 1962, et qui raconte exactement la même chose. Sauf qu'ici, la psychologie des gens interrogés est presque disséquée, de manière justement anthropologique (ce qu'est Jean Rouch).
Cela démarre par un micro-trottoir mené par Marceline Loridan, où elle se fait tour à tour insulter, envoyer balader, et au fond elle va rencontrer des gens qui vont lui répondre, certains étant assez tristes (un homme malheureux de vieillir, un autre qui est désormais veuf, un monsieur qui a perdu sa sœur...) et d'autres plus joyeuses (comme une dame qui est heureuse juste en allant marcher pour son travail).
Ensuite, on va se poser sur quelques personnes en particulier ; un ouvrier qui se sent abruti par son travail à la chaine, un étudiant qui "ne veut pas se faire enculer", une exilée italienne aux amours déçues, un jeune noir qui découvre la vie en métropole...

Il en ressort au fond une sorte d'amertume de ces personnes-là, qui elles sont interrogées soit par Edar Morin, soit par Jean Rouch. Mais elles ont une grande qualité de dialogue, et leurs réponses sont très intelligentes, et pourraient être transposées à notre époque. Rappelons qu'en 1960, la guerre d'Algérie n'était pas encore terminée et qu'on entrait dans la cinquième République, époque dite d'une nouvelle ère, ce qui se confirmera des années plus tard.

Je retiens surtout les propos d'Angelo, qui est l'ouvrier, et dont on le suit durant une journée (du réveil au retour de travail, où il pratique les arts martiaux pour se détendre). On l'entend clairement dans une sorte de détresse, comme si il se dissolvait peu à peu face à ses désillusions de militant.
Tous ne sont pas aussi intéressants, mais notons Marceline Loridan, qui se confesse presque devant nous et ose parler de la déportation dont elle a été victime (avec son tatouage sur le bras).

Le documentaire se termine sur un débat dans une salle de cinéma entre les personnes précédemment interrogées, qui se voient pour la première fois à l'écran et dans la vie. Si tous n'ont pas la même conception de la vie (notamment Angelo contre Régis et Jean Pierre, qui sont les étudiants), on assiste à une belle rencontre entre Angelo et Landry, qui est le jeune noir, toujours de bonne humeur. Tout ça est modéré par les deux réalisateurs qui sont présents à l'image, et s'interrogent à la fin sur le bien-fondé de ce documentaire...

J'avoue que le côté dissection à froid m'a par moments gêné, car même les interviewés semblent parfois étonnés des questions qu'on leur pose. Mais ça reste tout comme Le joli Mai un documentaire fascinant sur une époque, un de ceux qui permettent de dire comment c'était de vivre en France en 1960, peu importe sa peau, son sexe ou ses convictions.

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