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Citizen Kane

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Citizen Kane est un film tyrannique, qui vous en impose dès la première image. Les allers et retours incessants dans le temps vous brouillent les sens. Dès qu'on vous dit que le dernier mot de Charles Foster Kane est « rosebud », vous voulez savoir ce qu'il signifie. Et vous restez accrochés à ce désir toute la durée du film. Lorsque la fin du film vous dévoile ce qu'est le rosebud, vous êtes satisfait par l'ironie du sort et la portée philosophique que vous voyez dans cette révélation après tout ce parcours. A trois vous vous réveillerez...

La troisième fois que j'ai vu Citizen Kane j'ai décidé de sortir mon bloc notes et d'en faire un découpage séquence par séquence. Que ne fut pas mon étonnement. Aurais-je pu imaginer une seconde que j'allais pénétrer dans les décors du film en regardant le film même ?

Je prends garde à ne pas (trop) vous spoiler même si j'imagine que 95% des gens qui liront cette critique ont déjà vu Citizen Kane.
Ce film peu accueillant commence avec un panneau « No trepassing » (Interdiction d'entrer). Le procédé est vieux comme le monde : susciter le désir en déconseillant son œuvre (ex. comme un autre : le « Adieu donc » de Montaigne dans la dédicace au lecteur au tout début de ses Essais). Puis, est montrée la mort de Kane, lâchant une boule de verre en prononçant le mot « rosebud ». L'intrigue est posée : qu'est-ce que « rosebud » ?
Ensuite, un programme télévisé, la nécrologie de Kane. Est montrée l'ampleur du personnage, avec maintes hyperboles, ainsi que de nombreux détails biographiques.
Par un effet de mise en abyme, on découvre des journalistes qui regardent ce programme télévisé. Ils cherchent un axe pour écrire un article sur Kane. Ils choisissent de chercher la signification du dernier mot de Kane, si mystérieux. Le spectateur est plongé dans l'enquête.
Le film est ensuite construit sur des interviews des proches de Kane, chacune d'entre elle donnant lieu à un ou plusieurs flashbacks. En voyant le film pour la première fois, sans son bloc-notes, on avait compris d'une façon tout à fait cohérente la vie de Kane, alors qu'on avait pu avoir une sensation de dispersement due aux nombreux personnages témoignant et aux nombreuses anecdotes. En voyant le film avec son bloc-notes on se rend compte que miraculeusement, les personnages racontent chronologiquement la vie de Kane, chacun étant assimilé à une période en particulier. C'est ce désordre organisé qui rend la vision du film aussi passionnante, avec ou sans bloc-notes.

Orson Welles mise sur un étrange procédé : l'histoire de son personnage est racontée deux fois. C'est la base de la pédagogie : répéter. Et c'est peut-être cette anodine répétition qui a rendu le film aussi présent dans nos mémoires et ont fait de Kane ce personnage mythique. Évidemment, il y a des différences entre les deux versions : la première est courte et journalistique, la deuxième est longue et empreinte de sentiments puisque ce sont des témoignages personnels, sans compter qu'elle est entièrement orientée vers la recherche du « rosebud », c'est-à-dire nécessairement plus riche. C'est comme si Orson Welles nous montrait ce que son film aurait pu être, avec la vie de Kane racontée au JT (et tous les réalisateurs de biopic devraient revoir Citizen Kane) : le fade récit d'une vie. Peu importe la richesse de l'homme, la folie des dimensions de tout ce à quoi il touche : sans angle, sa vie est anodine. Avec un angle, elle s'anime, et on se laisse raconter n'importe quelle anecdote avec avidité, même le jour où Kane rencontre sa future femme qui a une rage de dents...

L'ingrédient magique de Citizen Kane, c'est bien sûr Orson Welles. Il commence le film à vingt-cinq ans. Ses succès à la radio et au théâtre lui ont permis d'obtenir un contrat exceptionnel avec la RKO : il a carte blanche pour son premier film. ................................................... Excusez-moi à chaque fois que j'y pense il me faut du temps pour m'en remettre. C'est dire la prestance du personnage. Welles prend évidemment le rôle de Kane (je pense qu'il aurait pris tous les rôles s'il avait eu la faculté de se dédoubler) et il incarne évidemment à merveille ce personnage à l'ambition démesurée qui veut devenir un magnat du journalisme.

Il est inutile de préciser que l'image est impeccable, que les acteurs sont tous géniaux, que leur vieillissement est époustouflant, que les lieux sont _ _ _ _ _ _ (plus d'adjectifs), que les _ _ _ _ _ sont à couper le _ _ _ _ _ _.

Ce qui est le plus fascinant avec Citizen Kane, c'est que je crois que si on parvenait à le faire oublier à l'humanité et qu'on le ressortait aujourd'hui en prétextant que le noir et blanc est un effet de style, il ferait un tabac. Quoique. Il faudrait lui rajouter une banderole « tiré d'une histoire vraie ». En 1941, on pouvait se permettre de faire des biopic sur des personnages qui n'existaient pas et les rendre passionnants... aujourd'hui on fait des biopic sur des personnages réels et ils sont uniformes et nuls. Je crois que je viens de faire une conclusion de vieille conne. Oubliez ce paragraphe, je change de conclusion.

Citizen Kane, attention spoil, est donc un chef d'œuvre incontournable. Mais ce film n'avait pas besoin d'être défendu, puisqu'il est classé n°1 dans toutes les listes des plus grands films de l'histoire du cinéma. En revanche, il semblerait que Orson Welles ait beaucoup admiré un film français bien moins connu, sorti cinq ans avant la réalisation de Citizen Kane : Le roman d'un tricheur, de Sacha Guitry. Je terminerai donc en vous recommandant ce film d'une modernité étonnante, qui en plus a le mérite d'être très drôle.

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Citizen Kane est une œuvre produite par Warner Bros©, découvrez la Room 237 de SensCritique.

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