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Dead Note

Avis sur Death Note

Avatar Shania Wolf - 火見子
Critique publiée par le

Moins de cinq minutes suffisent à planter le cadre de cette nouvelle adaptation peu glorieuse du célèbre manga d’Ôba Tsugumi : exit le Japon, nous voici transportés dans un lycée américain tout ce qu’il y a de plus caricatural et, n’ayons pas peur des mots, franchement affligeant. Si cette démarche de réinterprétation aurait pu être intéressante en insufflant de nouvelles saveurs occidentales à l’œuvre déjà copieusement charcutée par les longs-métrages asiatiques, l’exécution se révèle si paresseuse et putassière qu’elle dépasse toute les désespérances. Vous m’excuserez donc si, dans mes quelques commentaires désabusés, je ne prends pas la peine de vous préserver des spoilers : il n’y a, de toute manière, rien à gâcher.

Mais commençons par le commencement, avec ce nouveau cadre de l’intrigue. Ce lycée américain, donc, avec ses cheerleaders, ses joueurs de football américain, ses brutes musclées qui rackettent le tout-venant et, oh, le génie de la classe qui arrondit ses fins de mois à coup de trafic de devoirs. Dans cette représentation ultra-archétypale, je trouve soudain à High School Musical une subtilité appréciable. Les dégâts, cependant, ne s’arrêtent pas là, puisque le dit génie est le personnage de Light lui-même, et que l’on s’apercevra rapidement qu’il n’a de génie que la réputation : un élève sans doute plus performant scolairement que la moyenne, pourquoi ne pas le lui concéder, mais à des années-lumière de l’intelligence froide et calculatrice du Light Yagami du manga. Non, notre nouveau Light, Turner de son nom, garde la maturité d’un lycéen, dominé par ses émotions, et aisément manipulé – ce qui rend le bras de fer qu’il s’apprête à livrer avec L nettement moins captivant.

Mais encore faudrait-il que L représente lui-même un quelconque intérêt ! C’était un peu trop espérer de la part d’un film qui partait déjà si mal. A ma droite donc, Light Turner, lycéen incapable de maîtriser sa rage, habité par un désir de vengeance et clairement dépassé par ses hormones, au point d’éventer le monstrueux secret du Death Note en trois phrases à la première fille qui lui sourit – avant de totalement se faire engloutir par son influence. A ma gauche, L, qui n’a retenu du personnage original que quelques postures et manies, mais qui ne fera jamais apparaître une once de l’intelligence dont il est censé être habité – tout juste insistera-t-on lourdement sur le fait que, olala, il se consacre tellement obstinément à l’enquête qu’il n’a pas dormi depuis XX heures. Et pour ne rien arranger, au milieu, Mia, la cheerleader qui contrôle Light par l’entre-jambe et qui veut s’approprier le pouvoir du Death Note sans être capable de faire preuve du minimum de discernement que son usage requiert.

C’est donc sans grande surprise (et aussi sans doute parce qu’il faut faire tenir le tout dans un film de moins de deux heures) que le scénario nous afflige gaiement de sa simplicité désarmante. Qui, après tout, a le temps pour voir L et Light s’affronter patiemment, ingénieusement, tels des joueurs d’échec, essayant de pousser l’autre dans ses retranchements en attendant qu’il fasse une erreur qui le trahisse ? Non, non, tout cela est trop compliqué : Light Turner n’ayant pas le brio de Light Yagami, faisons lui faire dès le début de grossières erreurs qui permettent de mettre immédiatement L à ses trousses, ainsi donc nous pourrons nous concentrer sur leur combat rapproché. Tant qu’à faire, rendons-les enclins à réagir au quart de tour à la provocation, cela leur permettra de perdre le contrôle encore plus vite et d’abréger le suspense d’autant. Non, que faire de tout cela, ce qui nous intéresse c’est l’action : collons quelques scènes à la Destination Finale et une interminable course-poursuite, c’est bien mieux que de faire honneur à l’œuvre originale.

Car de l’œuvre originale, au final, on ne retient qu’un vague concept : celui d’un carnet où il suffit d’inscrire le nom d’une personne pour la tuer. Mais là où un tome signé par Ôba et Obata prenait plus d’une heure à lire pour en intégrer les dialogues touffus et tenants complexes, le long-métrage que nous sert Adam Wingard prend moins de cinq minutes à digérer. Quitte à changer autant le ton de l’histoire, il paraît presque hypocrite de vouloir conserver les noms des personnages et leurs rapports de force, puisqu’il semble que leur caractérisation soit essentiellement formelle. Ils sont posés comme autant de pièces sur le plateau où on pensait les voir jouer, mais leurs personnages sont si différents de ceux du manga que la nature même de leurs relations s’en trouve bouleversée – car si A et bien l’adversaire de B, la teneur de leur inimité n’a plus grand-chose à voir. D’ailleurs, alors qu’il s’agit du point central, la logique qui préside à l’utilisation du Death Note apparaît elle-même extrêmement superficielle, et sans que les règles soient vraiment explicitées des relents d’incohérence flagrante nous parviennent malgré tout.

Naturellement, toute la jubilation intellectuelle qui pouvait émaner, dans le manga, de la compréhension et de l’exploitation habile des lois du carnet est évacuée au profit d’un schéma narratif qui doit s'appréhender en un clin d'œil. On peut penser que cette simplification extrême vise à rendre le film accessible à un public relativement jeune, ce que vient immédiatement contredire le degré de violence de la première mort. Quand bien même, opérer de tels raccourcis et de telles coupes pour rendre le tout plus digeste revient ni plus ni moins à insulter son spectateur : si le manga Death Note a été un succès international si retentissant, ce n’est certainement pas dû au seul caractère ludique de l’intrigue, mais bien à sa complexité plus élevée que la moyenne, qui a su séduire une clientèle d’adolescents et pré-adolescents avide d’en disséquer les multiples enjeux. Si l’on a pu se permettre de placer le manga dans la catégorie shônen, quel degré d’infantilisation faut-il pour oser nous servir une soupe aussi liquide ?

Et quand je m’indigne, ce n’est pas seulement pour les adeptes de l’œuvre d’Ôba, mais pour n’importe quel cinéphile – cela étant dit sans élitisme. C’est que l’ensemble est mal joué, les quelques effets spéciaux plutôt douteux, et la mise en scène inutilement grandiloquente, à commencer par la première apparition de Ryuk qui frise, non, qui mord à pleines dents dans le ridicule. Toutes les platitudes de réalisation s’enchaînent, à grands renforts de plans resucés à toutes les sauces qu’on n’a de cesse de recroiser au coin du ciné toutes les deux semaines : l’intro en slow-motion sur des détails de la vie lycéenne et les jambes des sportifs (coucou Spring Breakers/coucou Love Hunters), le cri de désespoir de L à la force évocatrice amplifiée par l’absence d’audio (re-coucou Love Hunters), le retour de la slow-motion pour la chute dramatique de Mia (coucou Ram-Leela – ah, mais attendez, j’ai même trouvé une supercut !), et j’en passe… Loin de moi l’idée de demander de révolutionner le cinéma pour le moindre film de commande, mais il y a quand même un fossé entre cela et une telle accumulation de clichés de montage.

En somme, cette nouvelle adaptation de Death Note n’est pas seulement dispensable, mais surtout complètement inutile, et on peine à comprendre ce qui a pu la motiver en premier lieu. Oh, non, pardon, on comprend parfaitement que c’est l’argument financier, mais il y a pourtant un service minimum à fournir même pour un film déjà vendu sur son titre. Vouloir s’emparer du scénario alors qu’on n’avait strictement rien à y apporter relève du suicide artistique, mais cela ne semblait clairement pas une préoccupation dans la mise en œuvre de ce projet. Preuve s’il en faut, la majorité de l’équipe qui y est attachée est parfaitement jetable et on peine à comprendre comment Willem Dafoe a fini dans cet imbroglio – il était cependant sans nul doute la caution crédibilité dont le film avait besoin pour daigner effleurer la curiosité d’un public déjà bien refroidi par les échecs successifs des précédentes adaptations. Fort heureusement pour lui, son visage se garde bien d’apparaître à l’écran, enfoui sous les traits de Ryuk – sans doute fallait-il y voir le signe que tout le potentiel du film était, lui aussi, dès le début enterré.

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