L’horreur est belle

Avis sur Doctor Sleep

Avatar Lucas MARTIN
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Cette critique a été écrite pour le site Seul le cinéma, vous pouvez donc la retrouver illustré en cliquant sur ce lien.

Il faut croire que le mois d’octobre 2019 était celui de la prise de risque, en matière de proposition cinématographique. Il s’est ouvert avec ce pari étrange et réussi qu’était Joker et son origin-story/interprétation de l’antagoniste le plus célèbre de l’histoire du comic-book, et s’est clôt avec une proposition tout aussi casse-gueule, celle de donner une suite au Shining de Kubrick, classique parmi les classiques, avec Doctor Sleep de Mike Flanagan.

Le pari était risqué à plusieurs niveaux : d’abord il y a évidemment la question de donner une suite à un monument du cinéma, catalyseur d’interprétations multiples, suite qui risquerait de froisser les innombrables admirateurs du film en proposant quelque chose de trop radical, de trop éloigné de l’œuvre originale. A l’inverse, le risque était de se complaire dans un hommage maniériste, en multipliant les références pompeuses et autres reconstitutions, réduisant ainsi le réalisateur de ce nouveau film à un simple faiseur, qui se contente de recopier les plus grands pour satisfaire un fan à la recherche d’un certain sentiment de nostalgie.

Ensuite se pose la question de celui qui est derrière ce film, Mike Flanagan. D’un côté, il est le créateur d’une des plus belles séries du catalogue Netflix, The Haunting of Hill House, série d’épouvante tout à fait terrifiante et ponctuée de scènes, de moments d’un onirisme rare dans les productions audiovisuelles actuelles. De l’autre, il est le réalisateur de films d’horreur sans âme comme Pas un bruit (Hush en version originale), petit survival/slasher efficace mais rapidement oubliable, ou Jessie (Gerald’s Game), sa première adaptation bavarde d’un ouvrage de Stephen King, à la fin presque ridicule. Autant dire qu’avant de rentrer dans le cinéma, on a l’impression de lancer une pièce en espérant qu’elle ne retombe pas du mauvais côté.

Trente ans après les événements de l’Overlook Hotel, Danny Torrance (Ewan McGregor) continue de lutter contre les fantômes de son passé : ceux de l’hôtel d’une part, mais aussi ceux de son sang, comme l’alcoolisme de son père, qui semble s’être transmis de manière héréditaire, le tout en essayant de mettre en pause son don, le shining. La vie semble prendre un cours presque normal, jusqu’à l’appel à l’aide d’Abra (Kyliegh Curran), jeune fille de 13 ans au shining surpuissant, pour combattre le groupe du Nœud Vrai, sorte de secte menée par Rose the Hat (Rebecca Ferguson), qui traque et tue de jeunes enfants eux aussi dotés du shining, don qu’ils aspirent pour accéder à l’immortalité.

La grande réussite du film est son équilibre entre le respect de l’œuvre de Kubrick, l’adaptation de Stephen King, et le style, la touche personnelle du réalisateur. Pour que ces trois éléments coïncident et dialoguent correctement, Doctor Sleep prend le temps de se mettre en place : il commence avec l’enfance de Danny, suite aux événements de l’Overlook Hotel, avant de faire un bond de trente ans pour retrouver le personnage principal au plus bas, alcoolique et quasiment SDF, précédant une nouvelle fois une ellipse, de huit ans, pour arriver à nos jours ; le tout en alternant de manière logique et équilibrée entre les différents personnages, Danny évidemment, mais aussi les membres du Nœud Vrai, et enfin Abra. Les problématiques et objectifs de chacun sont exposés de façon claire, et particulièrement ceux de la secte de Rose the Hat, très présente à l’écran, si bien qu’elle vole presque la vedette au personnage principal. Et pourtant, malgré l’exposition très précise des motivations et des modes opératoires du groupe, celui-ci garde un certain mystère, une aura qui renoue avec le surnaturel propre à Stephen King, peuplé de monstres que l’on croit reconnaître, mais qui échappent quand même aux définitions (c’est notamment le cas de Ça, créature qui prend la forme des plus grandes peur de ses victimes). Leurs rituels et autres sacrifices tribaux, qui font ressortir l’animalité des êtres via une certaine forme de transe, motif récurrent des ouvrages de King, témoignent aussi du respect de l’écrivain américain.

Mais si Flanagan préfère le surnaturel kingien à l’horreur psychologique kubrickienne, le réalisateur d’Orange Mécanique n’est pas laissé de côté : la musique pesante de Shining, aux trois lourdes notes, est reprise, de même que la police bleue du générique, générique qui fait apparaître l’hypnotisante moquette de l’hôtel pour lancer une reconstitution du plan séquence qui suit Danny sur son tricycle à travers les couloirs du bâtiment. Cette première reconstitution, à l’instar des suivantes, va être déplacée : Danny ne s’arrête pas face aux jumelles aux robes bleues, mais à côté de la chambre 237, pour préférer un autre fantôme, celui de la grand-mère à la baignoire. L’idée n’est pas juste d’essayer de refaire le film de Kubrick pour caresser dans le sens du poil le fan qui aurait dû rester chez lui et lancer Shining sur sa télévision, mais de l’utiliser de manière à ce qu’il serve le scénario de Doctor Sleep. Ainsi, si cette suite s’ouvre main dans la main avec l’œuvre originale, elle s’en sépare jusqu’à son climax, avec cependant quelques sursauts, comme le bureau du docteur qui va engager Danny, identique à celui du manager de l’Overlook Hotel. Climax qui, inévitablement, ramène les personnages dans ce lieu, que l’on va revisiter avec Danny, dans une scène à l’atmosphère lourde et étouffante, avec ces ampoules qui s’allument mystérieusement. Flanagan en profitera pour refaire et renverser des scènes cultes de l’original, comme la discussion au bar du lounge, où le serveur deviendra Jack Torrance, le père de Danny, transformant le dialogue original en impossible discussion entre un fils et son père ; ou encore la scène de l’escalier, où le personnage armé d’une hache sera cette fois celui qui recule, celui qui est acculé. Il est d’ailleurs important de noter le risque pris par Flanagan, qui a préféré caster de nouveaux acteurs pour rejouer Jack et Wendy, plutôt que de passer par des effets spéciaux à la Star Wars et essayer de retrouver les physiques si particuliers de Jack Nicholson et Shelley Duvall. Il découle de ce choix une certaine étrangeté qui participe à l’atmosphère fantastique du film, les acteurs choisis ayant une certaine ressemblance avec les stars de l’œuvre de Kubrick, tout en étant loin de leur coller parfaitement.

Et entre King et Kubrick se déploie tout l’art de Mike Flanagan. A l’instar de The Haunting of Hill House, le réalisateur entretient une atmosphère étouffante, qui traverse les lieux et les époques. L’horreur ne se limite pas à des apparitions fantomatiques et se prolonge dans des scènes d’une rare violence, notamment le sacrifice de l’enfant interprété par Jacob Tremblay (Room, Ma Vie avec John F. Donovan), dans une séquence de torture particulièrement viscérale bien que n’étant pas gore. Le style du réalisateur se cristallise dans une scène au centre du film, le premier affrontement entre Abra et Rose, où se mélangent horreur, Abra prenant un visage monstrueux dénué d’yeux, onirisme, avec Rosie lévitant par-dessus la Terre, à la recherche de la jeune fille, avant de rentrer dans sa chambre par un hallucinant mouvement de caméra, fantastique, par cette image de la bibliothèque dans laquelle l’adolescente va chercher des informations sur son ennemie à une vitesse surhumaine, et autoréférence, avec la peau arrachée de la main de Rose, qui rappelle directement la main blessée de Jessie dans le film éponyme. Flanagan est aussi un excellent directeur d’acteur : le personnage de Rebecca Ferguson a le potentiel, par son accoutrement et sa cruauté, pour devenir un antagoniste iconique du cinéma d’horreur, et un talent brut se révèle avec la jeune Kyliegh Curran, capable d’alterner facilement entre une adolescente innocente et une menace crédible pour les membres du Nœud Vrai.

Malgré un dénouement peut-être trop long, comme si le réalisateur retardait au maximum la destruction et le départ de l’Overlook Hotel, Doctor Sleep est une réussite. Alors qu’il aurait pu s’écrouler sous le poids des œuvres de deux artistes adulés, Flanagan s’affirme comme un réalisateur possédant un style propre, aux images marquantes, comme ce plan où la chambre de Danny (adulte) se renverse et fait chuter son habitant. L’horreur a rarement été aussi proche de la poésie.

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