Je suis grand, plaignez-moi !

Avis sur Douleur et Gloire

Avatar Pequignon
Critique publiée par le

Que penser de ce film ? C'est touchant, il y a des moments de maîtrise de cinéma propres à ces réalisateurs rodés : fini la surenchère, quand je filme un dialogue, je le filme optimum. Sans être fan d'Almodòvar, on comprend bien le côté autobiographique ; même si rien n'est vrai, le réalisateur parle de lui, se dévoile, se livre. Et c'est un peu chiant.
La langueur monotone de la vie de ce monsieur qui a connu la gloire et lutte entre ses douleurs physiques et son désœuvrement (étroitement liés) est bien exprimée, sincère et assez jolie. Il y a une vision de la drogue dure assez sympathique, une mélancolie particulière et surtout une nostalgie. Trop de nostalgie.
L'entreprise n'est pas facile, surtout envers moi, parce que j'ai des convictions politiques. Me prendre d'affection pour un monsieur qui a réalisé des films a succès et s'ennuie dans un grand appartement rempli de livres et qui se fait entretenir par son assistante personnelle, ça va pas être évident. Mais j'essaie. Almodòvar ne prétend rien, ne demande pas la compassion. Il vieillit, il fait le bilan et nous le livre avec un peu de sens de la fiction et de sa mise en abîme. De l'auto-fiction. Donc ça passe. Mais au bout d'un moment, le joli, le mignon, ça ne suffit plus et puis on se demande : où est le propos, finalement ? Si c'est un journal intime, est-ce que c'est pas un peu léger pour en faire un film ?
Eh bien si, c'est un journal intime. Filmé et dirigé à la dentelle, mais un journal intime. Narcissique. Référence à moi-même. Quand j'ai commencé à m'ennuyer (au bout de plus d'une heure quand même, ça reste fluide et plaisant), quand j'ai commencé à vouloir comprendre où il voulait en venir, Almodòvar s'est engoncé dans sa relation avec la fin de vie de sa mère. Je suis navré mais ça ne m'intéresse pas de savoir que « un jour elle a dit ça ». Almodòvar a cru que ce serait important dans le film parce que c'est important pour lui. Et puis, climax : Almodòvar, pardon, Salvador dans le film, trouve une relique de son enfance, un dessin de lui dessiné par son premier émoi de jeunesse, avec lui dessus. Ah, on est soulagé pour notre malheureux réalisateur à succès qui n'a aucun besoin matériel ! Il a pu soulager son ego dans une proprette galerie d'art ! Parce que quand on vieillit, le monde n'a plus d'importance, tout ce qui compte c'est soi, l'image de soi et la relation avec sa mère.
Voilà pour le propos, c'est fort douteux. À aucun moment le film ne fait remarquer que ce monsieur est centré sur lui-même. C'est la première chose à laquelle je penserais moi pour calmer ses douleurs.
Ce qui est gênant en plus, c'est la mise en fiction. Vous n'étiez peut-être pas au courant, mais pour être un artiste respectable, il faut être élevé par sa mère seule et sans le sous, avoir un père alcoolique et être un petit génie précoce dans un monde de brutes. Le cliché est bien là, bien appuyé. Et ce mal-être, cette sensation d'être décalé parmi ses contemporains, plus tard prendra la forme d'un problème de santé rare, métaphore bien lourdingue, que monsieur Almodòvar croit inventer ici.
Où sont le dynamisme, le rentre dedans, le bousculement politique, le sarcasme de La Mauvaise Education ?
On peut pas parler de mauvais film. Le monsieur sait montrer ce qu'il faut montrer et souligner juste comme il faut. Simplement il faut faire beaucoup de concessions pour adhérer à ce personnage. On est censé le plaindre, alors que beaucoup de gens voudraient être comme lui. Merde, je vais pas commencer à m'apitoyer sur ceux qui ont réussi leur vie ! Il a fini par m'agacer avec son ton nostalgique monocorde de vieux balloté par la vie et qui contient ses émotions et qui a tout compris. Il y a une schizophrénie narcissique dans ce personnage. Il se drogue, il est malheureux, il n'assume pas les choses, mais quand il parle il faudrait marquer chaque phrase comme parole d'évangile. « Je suis grand, plaignez-moi » aurait fait un titre plus clair.
Et puis même si on adhère au personnage, à un moment, c'est l'ennui pur et simple qui arrive par défaut de récit. Et si en plus on n'arrive pas à s'ôter de la tête que c'est le réalisateur qui parle de lui et se met en scène, on a envie de lui crier de mettre ses talents au service d'autre chose que la dramatisation de sa petite personne. Parce que quand il parle d'autre chose, il lui arrive être très bon. Que tu veuilles écrire sur toi pour aller mieux ou parce que tu t'ennuies comme le personnage du film, très bien. Mais que tu veuilles l'infliger au public, c'est une toute autre démarche.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 1524 fois
10 apprécient · 2 n'apprécient pas

Autres actions de Pequignon Douleur et Gloire