Sous les faces avinées

Avis sur Drunk

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Depuis sa rupture avec le Dogme 95 qui revendiquait un minimalisme cinématographique, Thomas Vinterberg prend un malin plaisir à mettre la forme en contraste avec le fond, faisant de l’élégance de son esthétisme le contrepoint stylistique idéal à l’infime noirceur de ses sujets. Avec Drunk, il se réapproprie nos idées préconçues à l’égard des drames de la dépendance et les subvertit habilement, abordant frontalement l’éthylisme pour mieux parler de l’homme, de ses fragilités, et de cette existence qui ne vaut la peine d’être vécue sans ivresse.

Car même si les pays scandinaves entretiennent un rapport souvent fusionnel avec l’alcool (la femme de Martin le rappellera un soir à son mari éméché : dans ce pays tout le monde boit) Drunk -quoi que suggère le titre- est surtout et avant tout un hymne à l’amitié, à la vie, une ode à la jeunesse ; un hymne en forme de quête -même et surtout si elle est inspirée par la détresse et le « désespoir » - pour parodier le titre d’une œuvre du philosophe danois Kierkegard ; philosophe que précisément Vinterberg cite en exergue. La jeunesse ? Un rêve. L’amour ? Ce rêve. Et la construction circulaire conforte cette approche : à la séquence époustouflante du prologue (course lycéenne, concours de boisson...) répond en écho celle de l’épilogue (la fête des jeunes diplômés bien alcoolisés et la danse de Martin qui retrouve sa souplesse de jeune acrobate ...).

Mettre en pratique un précepte du psychologue norvégien Skarderud (à savoir entretenir une consommation d’alcool capable de combler le déficit de 0,5g/litre) en montrer les effets (désinhibition lâcher prise mais aussi délitement de la cellule familiale), mêler comique et tragique, c’est la dynamique apparente, celle qui concerne la forme : la marche vers l’alcoolisme, avec ses paliers et ses pauses ; sa progression méthodique et inéluctable ; l’humidité du regard de Martin qui illustre dans un premier temps son taedium vitae puis, après l'ingestion d'alcool, sa luminosité prouvera un état de bien-être. De même que les pertes d’équilibre (tituber dans la salle de réunion, chuter dans les allées d’une supérette) sont le signe extérieur de l’emprise de l’alcool. Mais l’essentiel est ailleurs : la quête d’échappatoires, le désir de vivre jusque (paradoxalement) dans et par-delà la mort : le plan où Tommy est à bord de son bateau avec son chien claudiquant, seul compagnon de fortune et d’infortune, puis disparaît du cadre … celui où Martin déclare, après dislocation du couple, l’éternité de son amour sont tout simplement bouleversants dans leur épure et leur suggestivité.

L’alcool sert ainsi de déclic aux uns et aux autres. Enfin désinhibé, chacun mesure le carcan dans lequel il s’est enfermé le plus souvent tout seul. L’alcool ne détruit pas ce carcan mais le met à l’épreuve. Malgré ses accents subversifs, Drunk révèle une morale étonnement convenue : c’est en « faisant tout » pour perdre sa femme que Martin se rend compte à quel point il l’aime ou encore : boire, c’est bien de temps en temps mais pas trop, sinon c’est le début de la fin. Les ressorts un peu conventionnels du scénario maintiennent Vinterberg dans ses ambitions de cinéaste grand public.

Fort heureusement, c’est sous l’angle politique que le film déploie une énergie vivifiante, sur un registre à la fois drôle et tragique qui invite à réfléchir. Tout en montrant les dangers de sa consommation, Drunk veut redonner ses lettres de noblesse à l’alcool et à l’ivresse. Martin, en bon professeur d’histoire, cite les exemples d’alcooliques célèbres, Roosevelt ou Churchill (qui s’engageait à ne jamais boire avant le petit-déjeuner), considérés pour autant comme des grands hommes, vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale et incarnation de la civilisation contre l’obscurantisme nazi. A l’inverse, la méfiance envers l’ivresse engendre l’hygiénisme et les monstres. Les nazis, consommateurs assidus d’amphétamines (drogues de puissance) n’aimaient pas les alcooliques. Plus qu’un symptôme, leur rejet de l’alcool peut-il être compris comme un agent producteur de fascisme ? En soulevant ces questions, Drunk propose une leçon qui rappelle celle de Brecht dans sa pièce Maître Puntila et son valet Matti : en offrant à ses consommateurs une expérience mentale propre à déborder les conventions et à déjouer un ordre social qui inhibe, limite voire enferme, l’alcool n’a-t-il pas le pouvoir de rendre chacune et chacun plus humains ?

Bien sûr, les détracteurs habituels -ceux qui confondent esprit critique et esprit de critique - pourront toujours lui reprocher de s’adonner à la philosophie de comptoir ou de n’être qu’une fable sociale un peu légère. Et il est vrai, reconnaissons-le, que le regard porté sur cette société danoise qui fait couler champagne et bière à tous âges demeure bien souvent superficiel. Mais c’est justement cette absence de grandes prétentions (sociale, philosophique), d’humilité avérée et revendiquée, qui lui donne sa force et sa saveur. Ainsi, Vinterberg colle à ses personnages enivrés sans les célébrer ou les pointer d’un doigt sarcastique, optant pour un portrait juste et crédible de compagnons mal dans leur peau, boulonnés entre une soirée enflammée et le silence irritant d’un repas familial. Drunk est affaire de dosage. Un équilibre qui soude le souffle positif et le drame cuisant, qui fait sautiller les protagonistes et les rabat brusquement au sol, la scène suivante. Dans cette structure, où la mise en scène s’exécute intelligemment, Vinterberg infuse la notion du lâcher-prise, d’une libération face à la banalité, à la monotonie. Pas d’ode à la déchéance, donc, mais bien à la joie du laisser-aller, à l’extase de se retrouver, désinhibé. Une idée renforcée, plutôt joliment, par cette conclusion fiévreuse au cours de laquelle le factice laisse la place à l’authentique, à la vision grisante d’un Danemark arrosé.

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