Rostand in love

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Cyrano de Bergerac est un peu LA pièce de théâtre française. Peut-être même LA pièce de théâtre tout court. Aussi, l'idée de représenter (aussi bien sur les planches que devant la caméra) l'histoire de sa conception pouvait être intéressante.

De fait, ça commence plutôt bien. Bons acteurs (mention spéciale à Olivier Gourmet, Jean-Michel Martial et Dominique Pinon) reconstitution de qualité, humour, costumes, une situation clairement présentée... on se sent bien parti pour un excellent moment (à moins que vous n'ayez oublié le rhum ou que vous soyez en mauvaise compagnie, mais cela n'est pas si fréquent).

Et puis très vite, on se rend compte que ce sera plus compliqué. Deux problèmes de taille se posent en effet, présentés tous les deux dans la scène du balcon (qui inspirera Rostand).
D'abord, ça ressemble quand même furieusement à Shakespeare in Love : le metteur en scène raté qui veut écrire un chef d'oeuvre et y arrive grâce à l'impulsion d'une charmante demoiselle, malgré les difficultés en place... je veux bien qu'on fasse passer cela pour de l'inspiration, mais à ce point quand même... la scène du balcon s'achève ainsi exactement de la même (et hilarante) manière.
Ensuite... était-il nécessaire de présenter ainsi toutes les étapes de l'écriture de la pièce ? Fallait-il que l'auteur ait réellement vécu la scène du balcon pour l'écrire ensuite ? Tout le film nous montre un Rostand tirant constamment son inspiration des situations qu'il vit et qui s'avèrent, comme par hasard, exactement semblables à ce qu'il écrira ensuite. Que certaines situations soient ainsi présentées, pourquoi pas, mais pratiquement toutes... cela devient à la longue lassant.
Pour en finir définitivement avec les défauts, ajoutons que l'humour devient parfois assez lourd.

L'on pense notamment à la scène du lupanar et à celle où Suzon (incarnée par l'exceptionnelle Blandine Bellavoir (oui oui, Alice Avril) "soulage" Jean Coquelin peu avant de monter sur scène.

Reste que... la mayonnaise prend. L'écriture du film réussit à prendre une bonne direction, et l'on finit par s'habituer aux défauts sus-mentionnés et passer outre. D'autant que, comme on l'a mentionné, l'interprétation est excellente, sans doute le point fort du film.
On a même droit à un traitement assez intéressant d'un élément important de l'écriture poétique : la muse. Peu de films abordent cette notion, pourtant centrale chez beaucoup d'auteurs. Le film tente de combler cet écueil, en montrant un Rostand bon époux et bon père, mais voyant en Jehanne d'Alcy celle dont provient son inspiration. Il l'aime, non comme amante, mais comme inspiratrice, ce que peu de gens comprennent (ni surtout sa propre épouse).
Et puis le film n'oublie pas qu'il se situe à un âge de transition, où le cinéma commence à faire son apparition ; certains, plus lucides que d'autres, sont dès lors conscients que le public se ruera davantage vers les salles obscures que dans les gradins, que les jours du théâtre sont comptés.

A cet égard, la décision de Jehanne d'Alcy en fin de film, annonçant son intention d'aller travailler chez Méliès, est très lourde de sens.

Et puis, malgré quelques lourdeurs, le film atteint parfois des sommets, comme lors de la scène finale où, alternant brillamment entre l'humour léger (presque potache) des coulisses et l'ambiance tragique qui est celle de la pièce, il fait passer le spectateur du rire aux larmes, le convaincant ainsi du caractère exceptionnel de la pièce de Rostand. Sans oublier un très inattendu et bienvenu générique de fin.

Si votre serviteur osait, il se permettrait une légère théorie : la présence de Georges Feydeau, brillamment interprété par Alexis Michalik (le réalisateur du film) dont les comédies légères triomphent alors que Rostand peine à voir son talent reconnu et apprécié à sa juste valeur n'est-elle pas une métaphore d'un cinéma français ne jouant que sur des films ayant vocation à tenter de faire rire (souvent sans succès, n'est pas Feydeau qui veut), et reléguant au placard tout projet un peu plus ambitieux ?

Au final, un film sans doute bancal et imparfait, mais sincère et par moments génial. Et un bel hommage à l'une des plus belles pièces de théâtre de l'Histoire.

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