Je n'ai pas besoin de me trancher les veines pour savoir que je ne suis pas un robot.

Avis sur Ex Machina

Avatar Antonin Bénard
Critique publiée par le

Je suppose qu’il est plus cool, plus branché de ne reprendre qu’une partie d’une expression littéraire, passée dans le langage courant, pour en faire le titre de son film… Le plus étonnant est qu’il n’y a absolument aucun rapport entre le film et ce à quoi fait référence son titre.

La locution latine complète, Deus ex machina, désigne, en théâtre, l’usage d’une machinerie de scène pour faire apparaitre sur celle-ci la représentation d’une divinité qui vient résoudre les problèmes des autres personnages. Littéralement le « Dieu sorti de la machine ». Alors certes, il est question de machines et (soi-disant) de la place de Dieu dans le film, mais au fond, le parallèle s’arrête là. Le titre est donc déjà une fausse bonne idée. Une idée en apparence intelligente, cultivée, mais qui est juste à côté de la plaque.

Comme le reste du film.
Démonstration.

La seconde fausse bonne idée est celle d’avoir tenté de recycler un conte populaire, Barbe Bleue.
Eh oui, les références ne sautent pas forcément aux yeux des jeunes générations, bercées par les Pokemons plutôt que par la littérature classique (Quoi ? Il reste des contes que Disney n’a pas adapté ?! Et pour cause, celui-ci est censé édifier réellement la conscience des enfants.)
Mais les portes secrètes et interdites qui cachent des cadavres de femmes assassinées et qu’on ouvre tout de même, grâce à une clé unique, malgré l’interdiction formelle du propriétaire des lieux… Bah oui c’est Barbe Bleue. Ok…

Mais quel est le rapport entre le personnage du conte et celui du film ? A vrai dire aucun. Si l’on considère que les seules « femmes » que Nathan a « assassiné » ne sont que des assemblages de métal et autres matériaux synthétiques. Impossible encore pour moi de comprendre ce qui a poussé Alex Garland, scénariste et réalisateur, à citer aussi directement des éléments du conte. En effet, la grande différence entre la fable d’origine et le film, c’est que la Mort qui devrait être au centre du récit n’est qu’un ressort dramatique parmi d’autres dans celui d’« Ex machina ».

Ce que découvre la femme de Barbe Bleue, en ouvrant la porte interdite, n’est pas seulement la trace des crimes de son mari, mais bien la vision de son propre futur: sa mort. Celle que lui réserve Barbe Bleue s’il découvre qu’elle a ouvert la porte. Mais aussi et surtout, plus symboliquement, la conscience de sa propre mortalité. Ce n’est pas seulement le sang de la clé qui ne peut s’effacer. C’est la conscience indélébile que notre mort est absolument certaine. Barbe Bleue offre une leçon existentielle. un enseignement sur l’une des rares certitudes que nous ayons ici bas. Très loin donc, de ce que provoque Ex machina.

On se demande donc, alors que seul le personnage d’Ava aborde la question de sa propre mort, pourquoi est-ce Caleb qui est placé dans cette position ? Et comment Ava a-t-elle pris conscience de sa propre finitude ? Pour un film qui traite d’intelligence artificielle et de naissance de la conscience, il est pour le moins étonnant - pour ne pas dire frustrant - que cette dernière question soit laissée sans réponse.

Peu importe. Ava a donc conscience qu’elle peut disparaître mais sa survie ne semble au fond qu’une motivation secondaire. Ce qu’elle veut c’est la Liberté. Ce dont elle souffre, avant toute autre chose, c’est d’être captive.

Prométhée, celui qui a libéré les Hommes du joug des Dieux en dérobant pour eux le feu sacré, ce mythe là est aussi cité, dans les dialogues, mais bon… Il restera à l’état de citation, sans provoquer plus de réflexion, étant donné que Dieu, c’est Nathan, et que Ava, elle s’en fout du feu, elle a l’électricité… Parce que savoir si le pouvoir de transformer la matière fait de l’homme un Dieu, Est-ce que ce pouvoir donne à celui qui l’exerce une responsabilité ? Est-ce que toute création est souhaitable ? La recherche de l’intelligence artificielle est-elle morale ? De toutes ces questions Garland aussi se fout complètement, en fait. « La question n’est pas de savoir si mais quand » soi disant. Ah ? Donc faire un film sur le sujet n’est pas la bonne occasion pour se poser la question du sens de cette recherche ? C’est ballot.

En réalité, ce qui motive Ava n’est donc pas la conscience de sa propre mortalité (et donc de sa vie) mais que celle-ci soit dépendante du pouvoir de son créateur. Ce qu’elle refuse, c’est d’être traitée en objet, en créature sans âme (enfin évidemment c’est moi qui traduit ce que le dialogue évoque péniblement au détour d’une conversation insipide et y ajoute, pour les interpréter, la somme des actes du robot)

Le conte populaire auquel devrait faire référence le film (et auquel il fait, de fait, référence de manière inconsciente) est celui du Golem. Qui plonge beaucoup plus profondément ses racines dans une culture orale (la mythologie juive en l’occurence) encore plus ancienne que celle que Charles Perrault a magnifiquement couché par écrit dans Barbe Bleue. Le Golem c’est l’homme artificiel façonné à partir de la glaise. La source d’un autre conte plus récent: celui de la créature de Frankenstein. Donner la vie à partir de matériaux inertes, donner la vie à partir d’organes prélevés sur des cadavres. Avec la mort, à l’image de Dieu, recréer la vie.

Frankenstein était déjà une sorte de réduction. Il n’abordait pratiquement plus cette problématique que sous l’angle démiurgique: toute entreprise humaine qui consisterait à se prendre pour Dieu, en recréant la vie, est vouée à l’échec. Mais le golem est aussi, plus généralement le symbole du cycle de toute existence, d’une matière qui après avoir été animée retourne à la poussière. Le cycle symbolique et nécessaire de la vie et de la mort.

Inutile de dire que cette profondeur n’a pas effleuré le scénariste d’Ex Machina.

Pour une raison simple. Son récit n’est pas à la hauteur des thèmes qu’il prétend aborder.

Ex Machina a beau multiplier les références (y compris sans doute sans se rendre compte qu’il passe là où de nombreux auteurs anonymes ou célèbres sont passés bien avant lui) le film s’enferme dans une structure de thriller absolument superflue et esquive ainsi soigneusement toutes les questions passionnantes qu’il aurait pu aborder.

Certes, Garland prend soin de justifier son huis-clos par le comportement excentrique (cliché ?) du surdoué milliardaire et soucieux de garder secrètes ses expériences.
Là encore la tentation d’évoquer Faust, son pacte signé avec le diable qui lui feront accéder aux plaisirs charnels a peut-être servi de référence, mais bon, point de contact physique avec la créature au visage angélique… on reviendra à ce fantasme avant la fin de cette critique…

Néanmoins, cette atmosphère angoissante nous rapproche plus du film d’horreur que du récit de SF, sans pour autant que cela apporte quoi que ce soit au véritable thème du film: Ava a-t-elle développé une conscience oui ou non ? Si oui, est-elle dotée d’une âme ? Si oui en quoi est-elle différente de toute autre forme de vie ? Est-elle humaine ? Qu’est-ce qui au fond définit notre humanité ? Quelles en sont les frontières ? Le film, en cela hésite fâcheusement. On ne sait plus ce qui tient du miracle: la conscience apparente ou le corps apparemment humain, vivant et reproduit à la perfection ? Caleb est troublé d’emblée par la beauté d’Ava mais ne s’en étonne pas. Dommage, encore une occasion ratée.

Mais c’est qu’Ava, son existence, n’est au fond pas du tout le centre du film. Tout est vu (saufs les écarts nécessaires à un minimum de tension dramatique) du point de vue de Caleb. C’est à travers lui que nous découvrons, les lieux, Nathan et sa création, comme lui que nous éprouvons des doutes sur l’univers carcéral qu’il pénètre à son insu. Doutes encore, sur la nature réelle de l’expérience, nous percevons avec lui les mensonges ou du moins les non-dits, etc… Mais tous ces mystères, que le film échafaude avec tant de soin (et de lenteur, mon dieu que c’est long pour rien) n’ont toujours aucun rapport avec le coeur du film: Ava est-elle douée de conscience ? Non. Ce qui compte dans Ex Machina, c’est qu’on ne sait pas qui est qui et qui joue à quoi. Un jeu de dupes, plus proche du Sleuth de Brannagh (navet) que celui de Mankiewicz (chef-d’oeuvre)

La nature humaine, ce qui la différencie de la machine, Garland s’en fout. Il préfère balader Caleb et le spectateur, comme Nathan baladerait son robot: en ne lui apprenant les choses qu’au compte-goutte. C’est lassant d’être à ce point pris pour un idiot. D’être à ce point confondu avec une machine qui ne saurait que répondre aux bons stimuli.

Malheureusement, je suis doué de conscience, j’ai une mémoire. Et j’exerce les deux, même et surtout lorsque je visionne un film.

Garland, contrairement à ses pères de la littérature de SF, (même Star Trek qu’il cite aussi, se posait encore ces questions) se fout totalement de savoir ce qui est humain ou pas. Il se contentera d’un chute de récit avec twist (en bon conformiste) c’est à dire, à propos de questions essentielles, existentielles, une réponse laconique, et nous ne serons sûrs de rien: La machine créée semble plus intelligente que son créateur, mais sa seule évasion finale est bien insuffisante pour trancher définitivement la question. (Elle a beau être super intelligente, elle n’a pas l’air de se soucier de son autonomie de batterie… A moins que tout ça ne soit qu’un suicide, ou un dysfonctionnement majeur ?)

Au fond peu importe. Pour toute cette fin mélodramatique, il n’y a pas plus cliché comme référence: la femme fatale. L’objet sexuel, l’objet du désir, se mue en meurtrière. Le divin plaisir à se faire peur avec cette lente et pénible agonie. La représentation fantasmatique de la sexualité d’un adolescent encore vierge. Eros et Thanatos et bla bla bla…

En bref et pour conclure, parce qu’il est tard: Ce n’est pas parce qu’on a l’air d’avoir quelque chose à dire qu’on raconte quelque chose. Et sans doute que cette phrase est à double tranchant…

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