Seulement la parole, et ils seront guéris.

Avis sur Grâce à Dieu

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Sujet on ne peut plus brûlant, sorti conjointement au sommet historique sur la pédophilie dans l’Eglise, Grâce à Dieu prend, sur le plan cinématographique, un certain nombre de risques. Parce qu’il traite d’une affaire en cours, sans le recul généralement imposé par la fiction, parce qu’il est français, aussi, et que les films dossiers n’ont jamais été le grand fort du cinéma hexagonal, et parce qu’il va tenter d’expliciter des zones d’ombre et de silence qui sont difficiles à mettre en mot.

La difficulté qu’on pourra ressentir à s’immerger pleinement dans le récit tient sans doute de ces différents obstacles. Très verbal, très écrit, tout le premier pan dédié au personnage de Melvil Poupaud peut sembler artificiel, voire froid dans sa reconstitution documentaire. Et pour cause : sur des images relativement anodines, la restitution du dossier se fait essentiellement par la lecture, en off, de la correspondance de la victime avec les institutions. Le langage est courtois, officiel, ceinturé de diplomatie et de formules de politesses qui giflent bien souvent le spectateur comme le personnage par le décalage qu’elles opèrent avec les horreurs évoquées. Le point d’orgue de ce décorum est atteint dans une scène terrible, censée clore l’affaire, ou prédateur et victime se donnent la main pour réciter un Notre Père qui fait résonner de manière cinglant le gouffre qui sépare le fond (pardonnez nous nos offenses, ne nous soumets pas à la tentation…) de la forme.

Ozon avait d’abord prévu de réaliser un documentaire, mais par respect pour les témoins fatigués de parler à visage découvert, a eu recours à la fiction. Son film s’en ressent, tout d’abord dans une certaine rigidité et dans une volonté exhaustive de reconstitution qui artificialise certaines situations, voire certains jeux de comédiens. Mais on prend progressivement la mesure d’une telle ligne de crête : il s’agit surtout de garder la tête froide et de ne pas tomber dans les nombreux pièges du sujet. A ce titre, on peut s’interroger sur la pertinence de la mise en image des souvenirs des victimes, même si la pudeur et la dignité sont de mise. On sent là la volonté du réalisateur de combler la part émotionnelle de son projet sans que ce soit totalement indispensable.

En diversifiant par la suite les témoignages et le profil des victimes (un athée en instance d’apostasie, un chirurgien plus apaisé, un marginal torturé), Ozon parvient à son point d’équilibre, extrêmement ténu et d’une grande justesse : ce qui importe, c’est la prise de parole. Elle se fera avec des mots plus ou moins durs, avec des coups d’éclat ou de la diplomatie, mais elle adviendra. De ce fait, la dynamique étrange du récit est assumée : il ne s’agit pas, pour revenir au modèle américain des films enquêtes comme Spotlight, de ménager une tension et des paliers de révélations. Tout est dit dès les premières minutes, et, de toute façon, Ozon sait que tout est connu du spectateur. La question n’est pas de révéler, mais d’être écoutés, et, surtout, de braquer la lumière sur ceux qui ont volontairement tu.

Les portraits des trois principaux protagonistes (Ménochet et Arlaud sont exceptionnels de justesse) prennent donc toute leur force dans la confrontation, assez sereine, entre les différences. Sociales, idéologiques, émotionnelles, militantes, au fil de discussions (parfois assez drôles, comme ce débat sur la pertinence à dessiner une bite au-dessus de Fourvière à l’aide d’un avion) qui sont le pendant croissant au silence de l’Eglise, et convergent vers une confrontation terrible de vérité avec le prêtre pédophile, cette fois dépouillée des ors sombres de l’Eglise : dans un bureau de la police, face caméra, où l’accusé devient brusquement un homme dans toute sa fragilité.

Qui connait Ozon et son goût pour le souffre en sera donc pour ses frais : Grâce à Dieu n’est pas un brûlot anticlérical, et ne chercher jamais à tirer sur la corde sensible. On y retrouve la maturité et la pudeur avec laquelle il avait abordé la prostitution dans Jeune et Jolie, dans lequel le portrait primait sur l’événement. Davantage qu’un sensationnel pavé jeté dans la mare, cette mise en voix est une invitation à rompre le silence, dans un idéal de reconstruction et d’entraide par la collectivité. Autant de valeurs qui pourraient être chrétiennes.

(7.5/10)

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