Romance 3.0

Avis sur Her

Avatar Jadenor
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Joaquin Phoenix. Un nom qui résonne très favorablement à mes oreilles depuis quelques films déjà. Sans avoir vu toute sa filmo, j'avais déjà été extrêmement impressionné par sa prestation dans "Two Lovers", puis dans "The Master". Bien que je ne sois pas très porté sur les films sentimentaux, je me devais d'aller voir "Her", rien que pour admirer une nouvelle fois la prestation de cet acteur bourré de talents, et pourtant si peu reconnu par le milieu du cinéma.

"Her" raconte l'histoire d'un homme, Theodore Twombly. Profondément esseulé depuis sa rupture avec celle qu'il considérait comme l'amour de sa vie, Theodore est un homme sensible qui a pour travail de rédiger les lettres des autres. Des lettres souvent très intimes, de couples qu'il connait parfois depuis plus de 10 ans. Un travail original qu'il accomplit avec talent, mais qui illustre surtout l'un des thèmes majeurs du film, la déshumanisation de la société. Il n'est plus question de penser à ses proches et de prendre le temps de leur écrire. Non. C'est bien plus facile de demander à un parfait inconnu d'écrire une lettre faussement manuscrite, dans laquelle il devra penser et se substituer à l'expéditeur, dans ses sentiments les plus intimes. Un non sens total qui exprime le mal être d'une société où l'individu est capable de confier ses sentiments à d'autres pour gagner de précieuses heures.
Theodore, malgré son talent pour coucher sur papier numérique les sentiments, est incapable de faire face à ce qu'il ressent. Il reste isolé dans son monde intérieur, sans réussir à tourner la page, à passer le cap de la rupture, un sentiment qui parlera sans doute à nombre d'entre nous. Il rompt sa solitude en voyant ses rares amis et en usant d'artifices à la limite du grotesque par le biais de son oreillette multimédia, successeur de nos smartphones. Une solitude paradoxale qui sera explicitée tout le long du film, dans un monde où chacun est connecté à l'autre en permanence, mais où l'indifférence est le maître mot. Des liens souvent uniquement virtuels, à la fois fragiles et superficiels, qui ne peuvent combler le sentiment de vide lancinant qu'éprouve Theodore.

C'est alors qu'au détour d'une allée marchande, il rencontre Samantha. Samantha est une femme charmante, douce, attentionnée, avec un grand sens de l'humour. Mais c'est un système d'exploitation. Un programme informatique, certes perfectionné, mais issu de l'esprit humain. Une création purement artificiel, sans enveloppe physique, mais avec un degré de perfectionnement et une capacité d'apprentissage tels qu'elle parait presque humaine. Presque ?
C'est là toute la question. Qu'est ce qui nous rend si humain ? Les sentiments ? Notre enveloppe corporelle ? Notre conscience de soi ? Un thème maint fois abordé mais qui dans "Her" est traité de manière admirable, à travers une histoire d'amour presque banale entre deux individus pas tout à fait comme les autres. Spike Jonze interroge le spectateur sur la place de l'Homme dans la société, sur la définition même du sentiment et de l'humanité. Samantha, pourtant avatar de la déshumanisation dont souffre cette société futuriste, se révèle bien vite profondément humaine, plus humaine encore que nombre de ces êtres de chair et de sang à qui elle veut tant ressembler, et plus honnête face à ses sentiments "artificiels" que ne l'est Théodore lui même.
Cette relation, émaillée des péripéties que rencontrent tous les couples, sera l'occasion à chacun d'évoluer à sa façon. Évoluer émotionnellement pour Théodore, qui apprendra à faire face à ses sentiments et à aimer, et évoluer littéralement pour Samantha, qui apprendra à s'affranchir des limites de la perception et des émotions humaines. La fin de cette histoire, à la fois si banale et si extraordinaire ne surprendra sans doute personne, mais elle a le mérite de conclure de manière logique un film à l'ambiance forte, entre mélancolie et solitude insondable.

Il est évidemment impossible de parler de "Her" sans évoquer Joaquin Phoenix. Et je pense qu'il tient là un de ses plus beaux rôles. Le film tout entier repose sur ses épaules : il est au centre de l'action, tout le temps, la caméra de Jonze filmant chacun de ses gestes, ses mimiques, son visage pensif. Tout le reste n'est que décor, renforçant cette impression de solitude profonde qui émane du film. Malgré son omniprésence à l'écran, il ne déçoit jamais, réussissant à habiter viscéralement cet alter ego torturé. Il livre dans "Her" une interprétation qui mérite tous les éloges, par sa justesse, sa puissance, et l'émotion qu'il dégage. Phoenix est réellement bluffant et donne vie au propos du film, grâce à une interprétation impeccable, tout en fragilité et en vulnérabilité. Il fallait un très grand acteur pour assumer un tel rôle, pour pouvoir transmettre aux spectateurs les peines et les joies d'un personnage si complexe. Et Phoenix a encore une fois montré qu'il n'était pas seulement un très grand acteur, mais bien l'un des plus doués de sa génération.
Difficile enfin de ne pas évoquer l'autre personnage principal du film, celui de Samantha. Un personnage insaisissable, caché dans un petit écran tactile, mais dont la présence est toujours palpable. Scarlett Johansson réussit la performance de faire passer par sa voix et son timbre inimitable ses émotions les plus profondes, ses doutes, ses joies, ses craintes. Elle parvient à donner vie à ce programme informatique, à le rendre si profondément humain mais si différent par nature. Certes, elle n'inonde pas l'écran de sa stature comme le fait Joaquin Phoenix, mais elle l'habite, le hante à chaque instants, omnisciente et imperceptible.

Un mot enfin sur la forme. La photo frôle la perfection esthétique. La ville, immense amas de gratte-ciel vertigineux, baigne dans une lumière blanche et des couleurs pastels qui lui donne une apparence anxiogène, très froide et impersonnelle. La caméra n'hésite pas à s'égarer régulièrement dans les cieux pour nous livrer de longs plans muets d'une grande beauté, conférant au film une certaine douceur et un aspect contemplatif prononcé, en adéquation parfaite avec l'ambiance très mélancolique dans laquelle baigne l'ensemble du long métrage.
Je serais plus critique en revanche sur la mise en scène, qui flirte dans certaines scènes avec la surenchère, voire le patho dégoulinant. En voulant montrer sa détresse, Jonze en fait parfois trop, insistant longuement et de façon peu subtile sur un Theodore le regard dans le vide, accoudé au rebord d'une fenêtre. Rien à dire par contre sur la bande sonore du film (signé en bonne partie Arcade Fire), qui accompagne parfaitement les errances sentimentales du héros.

Littéralement porté par un Joaquin Phoenix au sommet de son art, "Her" est d'abord l'histoire d'un amour presque comme les autres. La banale rencontre de deux êtres différents qui s'apprivoisent, apprennent à se connaitre, à s'aimer. Une histoire menée brillamment de bout en bout mais qui n'est au final qu'un vecteur vers une réflexion plus approfondie sur des maux bien actuels : la déshumanisation des relations entre individus, la solitude dans un monde pourtant de plus en plus connecté, la place de l'être humain face à la technologie et le virtuel.
Un excellent film d'anticipation mâtiné de romance, qui malgré quelques lourdeurs, parvient à faire rire et à faire pleurer tout en posant subtilement les bonnes questions, sans tomber dans l'écueil de la morale facile.

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