Un documentaire surinformé

Avis sur Hold-Up

Avatar JulesPluquet
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La sortie du documentaire Hold-Up actualise la question de la vérité de l'information.

Le film dénonce la gestion de la crise sanitaire en annonçant révéler les erreurs des pouvoirs publics. Mais contrairement à la majorité des prises de parole dans ce sens, le film de 2h45 créé l'événement : il fait l'objet de nombreuses critiques par la presse dès le lendemain de sa sortie, et sa popularité en ligne devient virale.

Le documentaire devient alors un objet de débat lui-même. Il mobilise autant les institutions attaquées qui ont pour mission de tenir un discours de vérité au public, que les citoyens méfiants envers elles qui veulent comprendre la crise par d'autres moyens.

Mais au lieu de susciter le débat, l'objet controversé renvoie chacune de ces deux parties à sa position : la presse attaque les "conspirationnistes", et les internautes attaquent les "conspirateurs". Dans ces conditions, si l'on estime que les uns disent vrai, les autres disent forcément faux. Les arguments se confrontent peut-être, mais ils ne se rattachent pas et n'accouchent d'aucune vérité tangible.
S'efforcer de sortir de ces clivages permet de ne pas simplifier un sujet aussi important et complexe que la crise sanitaire. Comme pour chaque information controversée, la coexistence de connaissances, d'effets de narration et d'émotions à l'intérieur du même objet doit susciter le doute dans la quête de la vérité. Que révèle vraiment le documentaire Hold-Up ?

Par sa dimension hors-normes contenant quasi-intégralement des témoignages que l'on considère comme des faits car des personnes y assument un point de vue, Hold-Up est objectivement une source d'informations. Mais, par une rigueur scientifique peu aboutie et une narration qui véhicule en priorité un sentiment d'indignation en vue d'une action militante, il sert aussi le récit d'un film et un discours orienté.

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Une source d'information

Tout d'abord, quelque soit sa première intention, une vidéo contenant 2h45 de témoignages de personnes s'apparente à un document riche en informations, réutilisables à d'autres fins.
Des données chiffrées, des captures de documents officiels et des vidéos d'archives complètent le documentaire pour en faire un discours sur la base du réel. Les différentes données, présentées par le narrateur ou les témoins interviewés pour justifier leurs avis, ont toutefois été choisies par eux et demandent à être vérifiées avant d'être citées comme des vérités.

A la manière des zappings qui compilent les meilleurs images de la télévision ou du net, Hold-Up est riche d'archives qui ont marqué les temps forts de la crise. Le documentaire a également l'intérêt de réunir différents intervenants ayant eu une parole dissidente sur les plateaux de télévision ces derniers mois. Ces qualités rendent difficile pour les médias traditionnel la condamnation du documentaire au titre qu'il serait "conspirationniste".

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Un film

Mais contrairement à un article scientifique, Hold-Up est aussi un film documentaire qui emploie des codes narratifs propres à l'audiovisuel et au monde du divertissement. Il relègue donc en arrière le sérieux de l'information pour remporter d'abord l'adhésion massive à un récit.
Un "Hold-up", ou braquage en français, est une agression à main armée, organisée en vue de dévaliser une banque, un bureau de poste, une bijouterie, etc. Pour Christophe Cossé, le producteur du documentaire, "Il faut bien se figurer que la privation de nos droits, de nos libertés, de nos choix est un hold-up.". Dans sa présentation, le documentaire annonce ainsi "dévoiler les erreurs commises par les plus hautes instances publiques et questionner les fondements mêmes de nos libertés et l’avenir qui nous est réservé si nous restons impassibles face à ces dérives politiques". Cette initiative est donc légitimée par la révélation de secrets politiques, la promesse d'un questionnement sérieux sur la liberté et l'avenir, et la sollicitation d'une action militante à l'issu de cette réflexion.

Sur la forme, les interviews réalisées autant que possible en studio sur fond noir évoquent la révélation, au sens journalistique comme au sens biblique du terme. Une musique épique, style utilisé pour la plupart des jingles d'infos, traduit la grandeur de l'action en cours. Le spectateur s'identifie à ceux qui luttent pour sauver le monde de la crise du COVID-19.
La succession rapide de courtes interviews durant 2h45 crée un effet de saturation : l'accumulation démesurée de points de vues convergents incite à la prise de position pour partager les émotions des nombreux témoins. C'est l'effet du "millefeuille argumentatif" qui empêche le spectateur de se faire un avis tout en emportant son adhésion.
Les titres et la voix-off n'explicitent pas de plan rigoureux pour encadrer le discours du documentaire. L'ironie de la voix-off empêche de situer qui parle au 1er degré, et dans quel but il agit en détail. Ces éléments éloignent le documentaire d'un objet qui serait "purement" informationnel. Jouant sur la corde sensible, il sollicite nos émotions pour adhérer aux causes qu'il défend.

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Un discours

Car Hold-Up sert enfin un discours orienté. Mais malgré sa durée, son discours est succinct : les témoignages présents en masse constituent des vérités subjectives, c'est-à-dire qu'ils engagent seulement les témoins. Ils s'expriment publiquement, mais à titre individuels plus qu'au nom du message que porte Hold-Up. Comme à la télévision, les journalistes ou documentalistes ne font potentiellement que recevoir la parole libre des témoins. Etant donné la masse des témoignages et les digressions nombreuses, le discours général du film n'est donc pas valorisé comme son principal intérêt. Sa richesse repose d'avantage sur son contenu informationnel (les témoignages) qui gagneront donc a être détachés du contexte de leur captation par Hold-Up en particulier.
Ce n'aurait pas été le cas si la pensée des maîtres d'oeuvres (le réalisateur, le producteur), était explicitée en voix-off et conduisait logiquement un développement pertinent.
D'autre part, en ne donnant pas la parole aux pouvoirs publics dénoncés, le discours du film ne comporte pas de débat contradictoire.

Ainsi sans discours global, ni débat contradictoire, la pensée qui anime Hold-Up n'est plus visible que dans un consensus réduit qui se répète au fur et à mesure de la succession des témoignages, orientés par les questions du réalisateur ("Quand est-ce que vous vous êtes dit que quelque chose n'allait pas ?"). Ici, tous semblent donc s'accorder sur la malhonnêteté des hommes de pouvoirs en général, et la nécessité d'agir contre cela (sans toutefois expliciter les solutions ni les moyens d'action).

Rien de bien nouveau jusque là. Mais en prenant en compte tous les niveau de langage du film, la question devient plus épineuse. A la moitié du film par exemple, le discours s'oriente vers l'engagement dans des campagnes de vaccination par Bill Gates, décrit comme quelqu'un "qui fait plutôt peur" au réalisateur du documentaire, qui s'exprime à la 1ère personne. Pourtant, le rapport entre Bill Gates et la révélation du secret derrière la crise du COVID n'est pas mentionné : il fait parti du domaine de l'évidence. C'est au spectateur de déduire le rapport COVID/Bill Gates avec l'aide du langage implicite de la vidéo. Pour le réalisateur, la démonstration est faite. Pour le spectateur, soit il perd le fil conducteur du récit, soit il adhère au message implicite : les hommes de pouvoir nous mentent.
Ces processus narratifs qui rendent le discours du film implicite contribuent à le qualifier de "conspirationniste", au sens qu'il veut nous persuader à notre insu que les détenteurs du pouvoir pratiquent la conspiration du silence, pour cacher des vérités ou contrôler les consciences. Tout l'intérêt du documentaire s'y réduirait, aux dépends de ses 2h45 de témoignages et du divertissement qu'il représente aussi.

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En résumé, l'événement qui s'est formé autour de Hold-Up oppose les citoyens qui le regardent en tant que source d'informations, quelque soit son discours général, et les institutions et les médias traditionnels, dont l'intérêt est de "décoder" la surinformation à notre portée et éviter la propagation des fake news.

Si elle ne révèle pas de vérité tangible, l'expérience de cette confrontation n'est pas vaine : la préférence que l'on portait pour l'un des deux camps avant Hold-Up risque d'en sortir renforcée, grâce à l'apparition de nouvelles informations qui la confortent. Cette préférence, qui tient plus de l'affect que de la logique, est mobilisée par la possibilité de s'identifier à un vaste groupe dont le but est simple et clair : lutter contre les conspirateurs, ou lutter contre les conspirationnistes. Les émotions contagieuses apparues dans le documentaire ne s'y cantonnent pas et peuvent agir aussi dans les phénomènes sociaux en général. Caractéristique des "masses", elles freinent l'individu dans la construction de sa pensée autonome, où se trouve peut-être — enfin ! — cette vérité tant convoitée.

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